Entretien avec Sergueï Jirnov ex-espion du KGB

Le siège du service de sécurité du FSB à Moscou, le 30 décembre 2016. VASILY MAXIMOV/AFP

Extrait de deux interviews avec Sergueï Jirnov ex-espion du KGB, réalisés par Manon Renard et Lou Vautrin. 

Source : Le siège du service de sécurité du FSB (successeur du KGB depuis 1991) à Moscou, le 30 décembre 2016, VASILY MAXIMOV/AFP

Comment êtes-vous rentré au KGB ?

J’ai été piégé. Je suis entré à MGUIMO [l’école des relations internationales de Moscou] en 1978, donc durant la Guerre Froide. J’ai commencé à apprendre le français. Quand on apprend une langue vivante, on a envie de la pratiquer : j’ai commencé à écouter la radio française. A l’époque, RFI organisait un petit concours pour les auditeurs internationaux. Un jour, je trouve la réponse et l’envoie par télégramme à Paris. J’ai appris par la suite que le lendemain, ce télégramme avait atterri sur la table d’Andropov [alors président du KGB]

Le KGB, pensant que je suis en espion, commence à enquêter sur moi. En plein milieu d’un cours magistral, je finis par être convoqué au rectorat, où m’attend le vice-recteur, en compagnie d’un agent du KGB. Ce dernier s’assied et me dit « Alors, camarade, raconte-moi comment tu as trahi la mère Patrie. ». J’étais persuadé que j’allais finir en prison pour trahison ; au lieu de ça, il me propose de commencer à travailler pour le KGB.

Pourquoi avoir étudié spécialement le français ? Était-ce votre choix personnel ?

L’URSS était et est toujours un pays de planification. Les ressources humaines étaient donc elles aussi planifiées. Les ministères ont calculé l’effectif de citoyens parlant français dont ils avaient besoin et ont ensuite formé les groupes d’enseignement de langue de MGUIMO par rapport à ce nombre. Selon les besoins des ministères il pouvait donc y avoir des nombres différents d’une année sur l’autre. En 1978, lorsque je suis entré à MGUIMO, le besoin était grand car nous étions plusieurs groupes à apprendre le français. C’était une obligation. Le seul choix que j’ai fait était d’intégrer MGUIMO. Tout le reste relevait de la volonté de l’Etat. Ça a été le fruit de beaucoup de contrariété chez les étudiants car nous ne choisissions pas précisément notre cursus. Cependant j’étais déjà très heureux d’être accepté dans cette école. Afin d’être sélectionnés, nous ne devions pas nous inscrire comme le font les étudiants souhaitant intégrer la Fac en France. Nous devions passer quatre examens d’entrée. Le mode de sélection ressemblait finalement beaucoup à celui imposé aux étudiants français souhaitant entrer dans une Grande École. 

Pourquoi avez-vous choisi un métier si particulier ?

Imaginez, même maintenant, en France, que le directeur de votre école vous convoque dans son bureau et vous dise « Nous aimerions vous proposer d’intégrer les rangs de la DGSE ». Pensez-vous vraiment que vous allez dire non ? Que vous allez lui dire que vous préférez devenir un commercial quelconque ? On était en pleine Guerre Froide, de l’autre côté du rideau de fer, et la plus prestigieuse section des services d’espionnage soviétiques me propose de travailler pour elle. Bien évidemment, j’ai dit oui.

Sous quel statut avez-vous intégré l’ENA à Paris ?

J’étais sous couverture mais je travaillais pour le service des illégaux. Il faut savoir que 98% de l’espionnage est l’espionnage dit légal. C’est un espionnage qui se pratique sous la couverture des institutions de votre pays à l’étranger. Une antenne officielle nommée « la résidence » se trouve à l’ambassade. Bien qu’elle soit interdite par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, c’est une pratique générale tolérée dans le monde entier. Un illégal est une antenne à lui tout seul. Je n’étais pas sous légende lorsque je suis arrivé en France. Je disposais de mon propre nom et de mes vrais documents. Ma couverture était celle journalistique car j’avais animé une émission de télévision pendant plusieurs années. Je n’étais pas rattaché à la résidence de l’ambassade de Paris. J’avais mes propres chaines de transmission, j’étais autonome et avais très peu de contact avec Moscou. J’avais un téléphone d’urgence au cas où j’avais un grave problème mais en pratique je l’utilisais peu. Je mettais le moins possible les pieds dans les institutions soviétiques afin d’éviter tout soupçon.

Quel est le plus difficile, quand on est espion ?

Dans ce métier, vous êtes sollicité en permanence : vous avez une responsabilité énorme, non seulement envers vous mais aussi envers vos collègues et vos supérieurs. Mais le plus difficile à porter, c’est le secret. Dans tous les autres métiers, vous êtes reconnu et récompensé dès que vous faites quelque chose de bien.  Quand vous êtes espion, même si vous sauvez le monde, personne ne doit être au courant. Vous n’avez pas le droit de parler de ce que vous faites. C’est la pire des choses qui puisse arriver.

Concernant mon passage à l’ENA, mon travail d’espion était relativement aisé car il consistait à réaliser des fiches sur les gens dont je faisais la connaissance. Mon but était donc de me renseigner sur les étudiants que je fréquentais, notamment les énarques et ancien énarques. Pour cela je devais sortir dans les bars et faire du sport. 

A quel moment vous êtes-vous rendu compte que vous étiez « piégé » ?

Vous ne le comprenez pas tout de suite, parce que vous êtes pris dans le feu de l’action. Être au KGB, c’est valorisant, c’est motivant, c’est captivant : vous vivez un roman d’espionnage dans la vraie vie. Et puis, ils savent très bien nous flatter et nous donner le sentiment d’être importants.

Personnellement, je suis rentré au KGB en 1980, et j’ai compris assez rapidement, au bout d’un an et demi environ, que le régime n’était pas aussi extraordinaire qu’il le prétend officiellement. J’avais la chance de vivre dans la Silicon Valley soviétique [Zelenograd], où circulait une littérature interdite dans le reste de l’URSS. Vers ma 4e année à MGUIMO, je finis par dire que je veux arrêter.

Mais vous y êtes retourné ?

Oui. Je pensais, la première fois que je suis parti, qu’ils allaient me mettre la pression pour que je reste. Ils sont plus malins que ça. A la sortie de l’école, je devais 3 ans de travail à l’Etat : on m’a envoyé faire des statistiques au Ministère du commerce extérieur. C’était une cage dorée : pas de fenêtre, un bureau face au mur, un travail ennuyeux. Le recruteur du KGB continuait de m’appeler de temps à autre pour prendre des nouvelles, et, au bout de quelques mois, je finis par me demander si je n’ai pas fait une erreur.

Après avoir demandé à réintégrer le KGB, j’entre alors à l’Institut Andropov [l’école d’espionnage de l’URSS]. L’école me fournit des faux papiers, je trouve une légende pour dissimuler la nature de mes nouvelles études, et je commence ma formation.

Comment étaient vos relations avec les autres, au sein du KGB ?

Le KGB n’est pas le meilleur exemple de travail collectif ! Le principe de base de l’espionnage, c’est le cloisonnement. Quand on est sur le terrain, la plupart du temps, on est tout seul. Quand vous voyez une source ou un agent, là encore, vous le voyez tout seul. A part dans les contacts avec la hiérarchie ou dans les réunions annuelles, les contacts et rencontres étaient limités au minimum.

Avançons dans le temps. Vous êtes membre du KGB, vous avez fini votre formation. Qu’est-ce qui vous a poussé à abandonner définitivement votre vie d’espion ?

Je suis revenu au KGB, mais vous avez compris que je n’étais quand même pas un fanatique de l’institution. C’est pour ça, d’ailleurs, que lorsqu’on veut motiver quelqu’un, il faut toujours trouver de la motivation positive. La motivation positive, elle marche dans le temps long. Quand on vous contraint à faire quelque chose, ça marche au début voire à moyen terme, mais jamais sur le long terme. J’ai toujours eu une idée derrière la tête, et je cherchais l’occasion de m’échapper.

Quand s’est opérée la rupture avec le KGB ?

Assez naturellement, en fait. En août 1991, un coup d’Etat a été organisé contre Gorbatchev, auquel participait notamment le président du KGB. Après l’échec de ce coup d’Etat, le KGB a été démantelé dans son fonctionnement actuel : il faut se dire que tout le monde en avait peur, à l’époque !

À ce moment-là, j’étais en mission d’infiltration de l’ENA, sous le statut d’illégal. J’ai commencé à travailler auprès d’oligarques russes, avant que le successeur du KGB n’essaie de me récupérer. J’ai refusé, car mon serment ne me liait qu’au KGB de l’ex-URSS. Pour griller ma couverture, j’ai alors demandé mon diplôme de l’Institut Andropov (école des services d’espionnage soviétiques) pour devenir irrécupérable comme espion. C’est comme ça que je me suis retrouvé exilé politique en France.

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