Christophe Béchade : « Rencontres et transmissions sont les maîtres mots qui donnent du sens à mon travail de délégué du préfet chargé de la politique de la ville. »

Pour CSactu, nous avons eu la chance d’interviewer Christophe Béchade, délégué du préfet de la Corrèze (19) chargé de la politique de la ville. Au sein de la sous-préfecture de Brive-la-Gaillarde, Christophe Béchade évolue en tant que fonctionnaire de l’état sur cette mission spécifique et particulière que nous vous proposons de découvrir au travers de cette article. Nous aborderons également brièvement le parcours de Christophe Béchade au sein de l’administration pénitentiaire puis la question de la jeunesse en lien avec son métier.
Christophe Béchade dans son bureau à la sous-préfecture de Brive-la-Gaillarde – Valentin FRANCY
Christophe Béchade dans son bureau à la sous-préfecture de Brive-la-Gaillarde – Valentin FRANCY
Pourrais-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

Je m’appelle Christophe Béchade et je vais avoir 50 ans. Je suis fonctionnaire de la fonction publique d’État depuis 1998. Auparavant, j’ai obtenu un DEA de droit public qui équivaut à un Master 2 de nos jours. Pendant mes études, j’ai réalisé une multitude de petits boulots qui m’ont permis de mieux comprendre le monde du travail. J’ai ensuite rejoint l’Administration Pénitentiaire en réussissant le concours de Conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation que j’ai exercé pendant 9 ans. J’ai travaillé dans divers établissements pénitentiaires et en « milieu ouvert » avant d’obtenir un autre concours pour devenir directeur adjoint puis directeur départemental d’un Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) pendant 14 ans. Depuis le 1er Décembre 2021, je suis Délégué du Préfet de la Corrèze pour la politique de la ville dans le cadre d’une mise à disposition du Ministère de la Justice au Ministère de l’Intérieur.

Pourrais-tu nous parler plus en détails de l’administration pénitentiaire ?

L’administration pénitentiaire est une des 5 directions du Ministère de la Justice. Elle a été rattachée en 1911 au Ministère de la Justice. Avant cela, elle dépendait du Ministère de l’Intérieur. L’Administration Pénitentiaire intègre à la fois la gestion de tous les établissements pénitentiaires (Maisons d’Arrêt, Centres de Détention, Maisons Centrales) et le suivi par les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation des personnes (SPIP). Ces personnes placées sous main de Justice exécutent leurs peines en détention ou dans le cadre de peines alternatives (Travail d’Intérêt Général, Sursis Probatoire, Détention à Domicile sous Surveillance Electronique, Libération Conditionnelle). Le suivi des mineurs est assuré par les services de la Direction de la protection judiciaire de la jeunesse. Il y a une différentiation dans la prise en charge car ce sont pas les mêmes mesures. L’accompagnement diffère car mes collègues éducateurs de la PJJ suivent à peu près 20 jeunes alors qu’au niveau des SPIP, les conseillers peuvent suivre 100 personnes. Le travail n’est donc pas le même.

Ainsi, tu as décidé de te tourner vers un poste de délégué du préfet chargé de la politique de la ville comme tu l’as évoqué précédemment. Pourquoi ce choix ?

Je dirais que j’ai toujours été très intéressé par les politiques publiques. Ce qui m’intéressait c’était de voir leur coordination et leur articulation. J’avais aussi envie de voir autre chose que l’administration de laquelle je suis issu, commençant à bien la connaître. C’est aussi important de voir d’autres manières de travailler, je pense. Voir l’articulation qui peut être faite entre les services préfectoraux et les services d’une communauté d’agglomération par exemple est également enrichissant. De plus, cela me permet d’acquérir une vision sociétale qui va au-delà des problématiques de justice ou des prises en charge de personnes condamnées.

Pourquoi la thématique de la politique de la ville incombe au préfet ?

La politique de la ville dépend du préfet car il s’agit d’une compétence partagée entre les collectivités territoriales et les services de l’État. La fonction de délégué du Préfet que j’occupe a été créée en 2008 et nous sommes désormais plus de 300 en France.

La politique de la ville résulte d’une volonté de l’État d’avoir des représentants qui puissent être des interlocuteurs directs des collectivités territoriales, des habitants des quartiers, des associations au sein des quartiers de la Politique de la Ville.

Dans certains départements, le poste est rattaché directement aux services de la préfecture. Ici, c’est un cas particulier, ce poste dépend de la sous-préfecture puisqu’il se trouve que les quartiers politique de la ville sont à Brive, une des deux sous-préfectures du département de la Corrèze. Dans d’autres départements, le délégué peut être rattaché aux services de la DDEETS (Direction Départementale de l’Emploi, du Travail et des Solidarités). Le lien hiérarchique se fait directement avec le préfet ou le sous-préfet qui dispose de ce champ de compétences.

Grâce à ton expérience, comment définirais-tu la politique de la ville ?

La politique de la ville est une politique interministérielle, c’est-à-dire qu’elle regroupe divers champs. L’idée est donc d’articuler ces politiques publiques au-delà d’une problématique propre et surtout de les intégrer dans un projet territorial, dans une logique de territoire. Il est donc important d’avoir une bonne perception de cette logique de territoire. Il y aussi des logiques de mandats électoraux qui rentrent en jeu au niveau local, forcément.

Après, il y a également une répartition des missions entre la communauté d’agglomération qui assure le portage du contrat de Ville et les politiques d’État du droit commun. En d’autres termes, il y a un certain nombre d’actions qui existent déjà et il faut analyser comment elles peuvent être articulées sur l’ensemble du territoire et les renforcer par des actions spécifiques et complémentaires. Cela nécessite donc d’avoir une bonne perception des besoins et des territoires.

On constate que la politique de la ville a été mise en place suite aux émeutes urbaines qui ont eu lieu dans les quartiers populaires comme celui des Minguettes à Vénissieux dans les années 1980. Comment expliques-tu le fait qu’il ait fallu ces émeutes pour que l’État assume ses lacunes et décide d’agir ?

Je ne sais pas si « lacunes » est le mot approprié, je parlerais plutôt de « problématiques ». Pour répondre à ta question, on parle toujours de mixité sociale mais on se rend bien compte, au sein d’un territoire, que les populations ont plutôt tendance à s’assembler en fonction des catégories sociales. En réalité, quand on a construit ces grands ensembles ou ces quartiers particuliers, c’était une progression. Souvent, ce sont les classes moyennes qui sont venues y habiter dans un premier temps. Pour prendre un exemple, le quartier de la Grande Borne dans l’Essonne à Grigny symbolisait, au début, une réelle progression. Et au fur et à mesure, ces classes moyennes ou ouvrières sont parties quand elles avaient la possibilité d’avoir accès à la propriété et l’on a constaté l’arrivée d’une autre population qui était elle-même en difficulté. Les problématiques se sont donc cumulées sur un même lieu, avec ce public-là. Cela a nécessité une prise en charge et une prise de conscience aussi, très clairement.

Aujourd’hui, on en est à un stade où je me demande très clairement si les problématiques qu’on a dans les quartiers ne sont pas ancrées durablement dans ces derniers. Il est cependant très difficile de raisonner à l’échelle de Brive qui n’est pas celle de Marseille, de Paris ou d’autres territoires. Mais pour les problématiques que l’on voit dans les quartiers, je pense qu’il peut y avoir des problématiques semblables mais tout à fait différentes dans des villes plus petites. Comme, par exemple, des petits bourgs ruraux d’environ 2 000, 3 000 voire 4 000 habitants où finalement, tu constates aussi que tu as des jeunes qui se retrouvent un peu inoccupés, avec une difficulté à avoir accès aux services publiques, une difficulté à avoir accès à l’emploi etc.

Finalement un jeune de QPV, a peut-être plus facilement accès aux services publics en se rendant dans le centre-ville de sa ville de résidence, ce qu’il ne fait pas toujours, contrairement à un jeune qui vivrait à 30 ou 40km d’une grande ville. Donc, peut-être qu’un jour, il y aura une extension des propositions, des actions menées grâce à la politique de la ville sur d’autres problématiques qui concernent des quartiers en dehors des villes.

Ainsi, dans le cadre de la politique de la ville, comment définit-on un « quartier prioritaire de la ville » ?

Le premier critère auquel je pense est un critère contractuel puisqu’il y a une demande de reconnaissance des difficultés au sein des quartiers, émise de la part des collectivités territoriales. Il y a donc une négociation avec l’ensemble des acteurs. Depuis 2014, il faut savoir qu’il y un critère très clair qui a été défini et qui est celui de la part de la population qui est en-dessous du revenu médian. Ce critère est donc purement financier. Ce critère a permis de conforter des quartiers qui avaient été déjà choisis, mais il a également amené l’exclusion de certaines zones qui se retrouvaient au-dessus de cette variable, même de peu. Pour autant, ces quartiers qui n’ont pas été définis comme des QPV ne voient pas leurs problématiques disparaître malgré ce changement de critères. Dans le cadre de la réécriture des contrats de ville, ce qui est envisagée sur 2023, il se posera la question de maintenir ce critère financier ou non, de mettre ou non d’autres critères en place, en autres. Personnellement, je n’ai pas assez d’éléments pour répondre à cela.

De quelle manière se concrétise les actions menées dans le cadre de la politique de la ville ?

Ce à quoi il faut réfléchir dans le cadre de la politique de la ville, c’est que le principal outil est le contrat de ville. Autrement dit, des sommes sont débloquées par l’État, avec une coparticipation de la collectivité territoriale. Pour prendre l’exemple de Brive-la-Gaillarde, 240 000 euros sont débloqués par l’État et 140 000 euros débloqués par la ville, ce qui représente une enveloppe totale de 380 000 euros dans le cadre du co-pilotage de cette politique. Il y a donc des actions qui sont menées et financées dans ce cadre budgétaire, mais il y a aussi des actions qui sont suscitées, qui sont provoquées et qui n’ont pas d’impact financier direct, c’est-à-dire qu’elles ne nécessitent pas de financements. Ainsi, il faut aussi veiller à ce qu’il y ait une dynamique, une prise en compte des problématiques, et qu’elles soient amenées au-delà même du contrat de ville et de ce côté financier.

Pourquoi, au vu de ces actions, on peut dire que la présence de l’État est importante dans ces quartiers ?

La place de l’État, elle est partout ! La question réside plutôt dans le souci de la bonne articulation et la bonne synchronisation des politiques publiques puisqu’il y a des champs de compétences qui sont définis suite aux différentes phases de la décentralisation. L’État au-delà de ses fonctions régaliennes demeure vigilant en termes d’égalité, de péréquation. Il y a la notion prépondérante de la continuité de la mission de service public, et bien sûr la nécessité de dialogue, d’échange avec les habitants. C’est aussi pour cela qu’il y a des sous-préfets. Un sous-préfet a pour but d’incarner cette proximité avec un territoire pour essayer de faciliter l’action publique et mettre en lien les différents acteurs. Il incarne ainsi le rôle de l’État au sein d’un territoire donné.

Pour toi, quelles sont les réussites et les échecs de la politique de la ville ?

C’est une grande question que tu me poses ! Je ne pense pas avoir assez de recul pour avoir un avis très étayé sur ce sujet.

Pour parler des réussites, je pense que la politique de la ville a réussi à enclencher des dynamiques avec des partenariats intéressants, qui ont la capacité d’avoir un impact autour d’une problématique et de construire ensemble ce qui n’est pas toujours simple.

Pour parler de la question de l’échec, on peut toujours dire qu’il y a un échec des politiques publiques mais, souvent, les difficultés résultent aussi de comportements individuels. En matière de délinquance, par exemple, il ne faut pas oublier que le premier responsable est celui qui commet un acte, une infraction.

Je pense aussi qu’il y a également des problématiques de visibilité des actions publiques notamment en raison de leurs nombres et de leurs diversités, le citoyen a du mal à identifier concrètement ce qui est mis en œuvre, les articulations, la stratégie adoptée.

De plus, lorsque l’on travaille auprès de personnes, on ne réfléchit pas sur l’instant T mais sur leurs parcours. La politique de la ville ne peut pas être pensée sur des actions mises bout à bout. On ne part pas d’un problème, par exemple dans le domaine de la santé, pour ensuite aller sur un autre problème qui relève du domaine de l’emploi etc. Il faut donc avoir une vision globale des choses qui amène par la suite à avoir une vision stratégique !

Pour basculer sur la thématique de la jeunesse que tu as déjà légèrement évoquée précédemment, pour toi, en quoi la politique de la ville peut-elle cibler la jeunesse ?

Je vais te donner un point de vue qui est très personnel pour répondre à cette question. Aujourd’hui, quand on parle des jeunes, on a parfois l’impression que c’est un problème. Je crois que c’est plutôt une chance d’être jeune et que cela ouvre à pas mal de perspectives. Quand on a 20 ou 21 ans, je crois qu’on peut avoir des perspectives d’emploi, de formation, ce qui est dynamisant. On est plutôt en bonne santé aussi. Ainsi, je crois qu’il faut plutôt permettre aux jeunes de les amener à faire ce qu’ils ne feraient pas d’eux-mêmes. Quand tu vis dans un quartier, il y a peut-être des emplois auxquels tu ne penseras pas, il y a peut-être des démarches que tu ne feras pas, tu auras sûrement tendance à te recroqueviller sur ce que tu connais. Ainsi, la politique de la ville s’incarne par de l’incitation, de l’accompagnement envers la jeunesse.

Aujourd’hui, je suis plutôt inquiet par les personnes plus âgées qui vivent dans les quartiers politiques de la ville. En effet, elles sont en situation de précarité, elles n’ont pas de perspectives d’emploi pour des raisons de fin de carrière ou des raisons de santé, parfois. Une approche intergénérationnelle me paraît nécessaire.

Comme tu es amené à te déplacer dans les quartiers qui relèvent de la politique de la ville, quelle est la nature de tes échanges avec les jeunes issus de ces quartiers et quel est leur état d’esprit vis-à-vis de ce que tu essayes de leur apporter en tant que fonctionnaire de l’Etat ?

J’aurais du mal à te répondre précisément sur cette question car cela fait trop peu de temps que j’occupe ce poste. Néanmoins, ce que je peux te dire, c’est que je ne vais pas aborder les gens au hasard. Je ne vais pas traverser la rue pour aller voir un jeune pour lui taper sur l’épaule et lui demander comment il va. Ce n’est pas comme cela que l’on agit. Cela nécessite une relation et des intermédiaires qui peuvent être des associations, les centres socioculturels pour pouvoir aller vers eux. Ce qu’il est important de développer, ce sont les organes de concertation. On constate aussi un paradoxe dans le sens où, finalement, on sollicite beaucoup les habitants des quartiers qui relèvent de la politique de la ville pour leur demander leur avis et peut-être un peu moins les habitants des autres quartiers où les choses sont un peu plus posées. Ceci est une réalité et ce sont des choses sur lesquelles je dois travailler.

Ce qui peut-être intéressant aussi, c’est tout ce qui relève de l’évaluation des actions. En d’autres termes, lorsque une action est financée, aller à la session de clôture ou aller à la réalisation de l’action pour échanger avec les personnes nous permet de savoir ce qu’ils en ont pensé et perçu.

Dans un dernier temps, ce qui paraît intéressant et qui est encore en cours de développement, c’est que dans le cadre des contrats de ville, il faut essayer de faire en sorte qu’une somme soit réservée pour des actions que demanderaient les habitants des quartiers. Je leur demande pas de dire s’il faut faire intervenir telle ou telle personne, je leur demande le type d’actions qu’il faudrait mettre en place, et c’est à charge pour nous d’être en lien avec un prestataire pour qu’elle soit réalisée. Ce n’est pas de la cooptation !

Comment un fonctionnaire de l’état français peut-il redonner confiance aux jeunes des quartiers populaires et les soutenir dans leurs projets ?

C’est une bonne question. La première chose, c’est le dialogue. On n’est pas en apesanteur et c’est le message que j’essaye de faire passer. Nous sommes dans une volonté constante de dialoguer.

En février 2022, nous avons reçu des stagiaires de troisième du collège Jean Moulin, situé dans un quartier REP+ de la ville de Brive. Le stage avait pour objectif de leur faire découvrir les services du ministère de l’Intérieur via la sous-préfecture. Il y a eu une cérémonie qui était un peu compliquée pour eux lorsque le secrétaire d’Etat s’est déplacé à la sous-préfecture. C’est un monde qu’ils ne connaissaient pas. Mais le message que l’on souhaite leur faire passer c’est qu’ils sont ici, dans nos services, chez eux ! Je veux dire par là qu’il n’y a pas la sous-préfecture qui ferme ses portes et le monde à côté. C’est important de faire passer ce type de messages, et cela veut dire qu’il faut leur permettre de rentrer dans les services de l’État, les connaître et qu’ils puissent avoir des interlocuteurs dans le but d’échanger ! C’est facile à dire, et c’est plus compliqué à faire, cela est sûr.

Après, quand tu es délégué du préfet, tu n’es pas un éducateur non plus. Je ne suis pas un éducateur de rue et chacun doit rester à sa place. Je ne suis pas là pour faire ce travail là, même si j’ai une petite idée de ce en quoi il consiste.

Maintenant, je pense qu’il faut appeler à lancer des impulsions, rappeler des objectifs parce qu’au bout d’un moment, on constate que chacun a sa propre manière de fonctionner. Il faut que nous bâtissions une ligne claire et commune, avec l’ensemble des acteurs de la politique de la ville, pour que nous avancions ensemble.

Dans le cadre de ta mission aurais-tu un moment fort, vécu avec un jeune, à nous raconter ?

Malheureusement, pas sur cette mission là car ma prise de poste est encore trop récente. Néanmoins, je vais prendre un exemple sur ce que j’ai connu précédemment pour pouvoir répondre à ta question.

J’ai commencé à travailler en tant que conseiller d’insertion et de probation. Je travaillais « en milieu ouvert » et je suivais des jeunes qui avaient des peines alternatives à la prison et des jeunes qui étaient détenus. Au début de ma carrière, je me suis retrouvé à suivre un jeune qui avait commis plein de faits de violences et de vols. Ce jeune dormait dans les trains. Il avait donc pris une peine assez importante. On s’est retrouvé à réfléchir, ensemble, sur pas mal de choses telles que son devenir, son hébergement, son avenir professionnel etc. Grâce au partenariat que l’on avait à l’époque avec les Missions Locales il me semble, on a réussi à construire un parcours de professionnalisation. Il est ainsi rentré dans le cadre d’un contrat de professionnalisation dans le domaine des travaux publics. Cette démarche me paraissait intéressante, et puis cela lui permettait d’avoir un cadre à sa sortie de prison. Il sort de prison, il a un hébergement et un salaire qui suivent assez vite et qui lui permettent de construire des choses. Il est toujours en suivi judiciaire après sa sortie.

Et, je ne sais pas, 10 ou 12 ans plus tard, je me retrouve sur une petite route avec des agents qui regoudronnaient la chaussée. Je suppose que tu sais comment cela se passe, tu as un des agents qui fait la circulation pour sécuriser le chantier. Cet agent s’approche de ma voiture, me signifie de m’arrêter. Il se penche pour me parler et il me reconnaît. Il se trouve que c’était ce jeune que j’avais suivi quelques années plutôt. J’ouvre la portière et nous commençons à discuter. J’étais autant content que lui de le revoir. Au fil de la conversation, il me dit : « Regardez, j’ai réussi ! Je suis quand même parti de très très loin. J’étais à la rue, j’avais pas de possibilités. J’ai compris ce qu’il en était et aujourd’hui j’ai un emploi, je suis en CDI, j’ai construit un famille, j’ai des enfants. De plus, je fais quelque chose qui me plaît, j’ai des projets pour l’avenir ! » Je peux te dire que cela m’a fait chaud au cœur et très plaisir.

Cela montre que l’accompagnement prends du temps. Ce n’est pas non plus mon projet, c’est le sien. C’est à dire que lorsque l’on veut plaquer à quelqu’un un projet et qu’il n’est pas demandeur, cela ne marche pas. C’est au jeune de s’investir, les Conseillers d’informations et de probation sont seulement là pour informer. C’est un question de projet éducatif, et puis, nous sommes sur du travail au long terme aussi. Il y a également un cycle de réussites et d’échecs à prendre en compte. Par moment, tu as besoin de ces échecs pour avancer. Tu as aussi besoin de franchir des étapes mais, par moment, la première étape n’est pas celle que l’on croit forcément. La première étape peut être la construction d’un réseau familial, se soigner d’addictions… L’emploi n’est pas forcément la première étape !

Dans la lignée de cette réflexion et de ton propos, quel message voudrais-tu délivrer à la jeunesse ?

Je crois qu’être jeune c’est une chance. Je crois qu’il y a des compétences qui sont aujourd’hui acquises par les jeunes et que la génération précédente n’avait pas, notamment en termes de compétences techniques. Je constate qu’il y a tout un tas d’habilités qui se sont développées. Cependant, il ne s’agit pas de dire que les gens ont été meilleurs ou moins bons, il s’agit de dire que l’époque que nous vivons est différente.

Les problématiques que les jeunes rencontrent sont les mêmes que celles des personnes plus âgées. Tout le monde consomme, que l’on soit jeune ou pas jeune. Ainsi, il faudrait peut-être réfléchir à la notion d’investissement et d’engagement d’un point de vue de la consommation.

Maintenant, ce que j’aurais tendance à dire, et cela est valable au-delà des jeunes, c’est que lorsque l’on considère quelqu’un, on a une exigence envers la personne. Si on a aucune exigence envers quelqu’un, cela veut dire qu’on le prend pour quantité négligeable. Ainsi, je crois qu’il faut que l’on soit exigeant envers les jeunes. Il faut que les gens soient exigeants envers nous, et c’est comme cela que l’on avance sur cette notion là. Si non, cela reste de la gestion d’un avenir court.

Ensuite, il se pose la question de la projection car, de nos jours, beaucoup de gens ont du mal à se projeter. Il se pose aussi la question des repères car nous n’avons pas les mêmes repères. Je pense que certains sont un petit peu oubliés et parfois nous reproduisons ce que l’on connaît, et l’on est dans un champ qui est familier.

Quel est ton avis sur les initiatives comme CSactu de proposer un journal pour les jeunes fait par des jeunes ?

Je pense que les personnes qui peuvent mieux parler aux jeunes sont les jeunes eux-mêmes. Cela me paraît évident.

J’ai omis d’en parler mais je pense que dans le cadre de la politique de la ville, il y a quelque chose d’intéressant à travailler, c’est l’intergénérationnel. Cela veut dire qu’il faut prendre le temps de s’écouter. Un personne qui est un peu plus âgée n’est pas forcément quelqu’un qui n’a pas de compétences ou de qualités. Elle peut apporter des choses dans le cadre d’un dialogue. Le jeune n’est pas simplement celui qui ne sait pas, qui est en voie d’apprentissage. C’est aussi quelqu’un qui a ses propres compétences et qui peut en apporter. C’est la notion d”échange tout simplement.

Quand j’avais 20 ans, je n’allais pas spécialement vers les personnes de 70 ans. Mais, il y a sans doute des choses à faire.

Pour conclure cette interview, souhaiterais-tu nous dire un dernier mot sur ton travail et sur la politique de la ville ?

J’essaye également de travailler sur la notion de rencontres. Dans la vie, parfois les choses avancent, parfois elles basculent. On le comprend parce que l’on a fait des rencontres. Forcément, c’est comme dans le monde éducatif, point que j’ai évoqué précédemment. Parfois, ce n’est pas le bon moment. Tu peux rencontrer tout un tas de personnes, faire pleins de choses mais tu n’es pas en capacité de faire aboutir un projet. Parfois c’est le bon moment, c’est un déclic et il se passe quelque chose.

Ainsi, je crois que c’est important, dans la vie, d’aller voir des gens qui sont un peu différents, des gens qui ont eu un parcours de vie qui fait qu’ils ont pu apprendre des choses, avoir un petit peu de recul. Ceci, j’essaye de le développer avec des actions dans les quartiers. J’aimerais que régulièrement, il y ait des rencontres avec des personnes qui ont eu un parcours intéressant dans le domaine de la culture, dans le domaine de l’entreprise, de l’industrie, peu importe, afin qu’ils expliquent un petit peu comment cela c’est passé pour eux. Qu’ils ne viennent pas que pour expliquer leurs réussites car ils ont aussi du faire face à des échecs. C’est souvent intéressant de penser que celui qui a réussi à avoir un poste intéressant, qui a « réussi sa vie », a du subir des échec pour y arriver.

À côté de cela, il faut réussir à avoir une vision de la personne qui vit à côté de chez soi, qui a peut-être « moins bien réussi » mais qui a beaucoup avancé. Tu as peut-être une vision de celui qui a réussi à un niveau national voire international mais, à côté de chez toi, il y a quelqu’un qui a réussi sa vie sans peut-être avoir ce niveau de notoriété là. Cette personne qui, a réussi à changer les gens, les choses ou qui a avancé et qui a donc des choses à transmettre. Donc « rencontres » et « transmissions » sont les maîtres mots qui donnent du sens à mon travail de délégué du préfet chargé de la politique de la ville !

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