Instagram : les nouveaux codes de l’art poétique

Loin du mythe du poète maudit isolé des hommes, l’instapoète revivifie la poésie contemporaine en postant ses courts vers sur les réseaux sociaux. Cette nouvelle pratique littéraire et éditoriale rencontre depuis quelques années un succès durable qui a relancé les ventes de recueils poétiques.
Rupi Kaur

En librairie, les instapoètes sont désormais posés en évidence sur les gondoles. A la sortie de son premier recueil Milk and honey, la poétesse américaine Rupi Kaur a vendu plus d’un million d’exemplaires. Ce record, rarement atteint par un poète contemporain, confirme l’intérêt des internautes pour la poésie née sur les réseaux sociaux.

D’abord publiés sur Instagram, les récits épistolaires recueillis par Morgane Ortin sont ensuite parus dans les librairies en deux tomes à succès intitulés Amours solitaires. Plusieurs siècles après les célèbres Liaisons dangereuses de Laclos, l’autrice a remotivé l’échange épistolaire amoureux sous formes de sms poétiques. Ces textos, mis en page dans des bulles de messagerie, racontent de brèves histoires d’amour en quelques vers de poésie moderne.

Les « instapoètes », nommés ainsi par le NewYork Times en 2018, constituent aujourd’hui une communauté grandissante. Les amateurs de poésie, d’abord inconnus du grand public, ont tous la possibilité de s’exprimer en publiant quelques vers sur leur compte Instagram. Au fur et à mesure des reposts des followers, ces auteurs naissants rencontrent un nouveau public, généralement jeune et investi sur les réseaux, qui relaie activement ce travail poétique à grande échelle.

La grande librairie Instagram

On constate dès lors un bouleversement des pratiques éditoriales puisque chacun peut décider d’écrire et de publier son texte sur Internet sans devoir obtenir le soutien des maisons d’édition. Au contraire, les grands éditeurs suivent de près les succès numériques pour les repêcher et les accompagner par la suite dans un parcours éditorial traditionnel. Presque comme un influenceur, les poètes modernes inversent souvent le chemin classique en allant conquérir seuls leur lectorat sur Instagram, puis en poussant la porte des éditeurs.

Pourtant, ces nouveaux modes de diffusion imposent aux auteurs des lois parfois arbitraires et troubles. Le succès ne tient pas seulement à la qualité littéraire d’un texte, mais également au bon vouloir d’un algorithme aussi obscur qu’instable. Le poète doit alors se faire bon communiquant s’il souhaite mettre en avant son travail sur la plateforme.

Ce système éditorial numérique peut paraître absurde face aux mécanismes du marché littéraire traditionnel, mais il offre une chance à tous les poètes en herbe qui savent tirer profit des tendances marketing d’Instagram. Ce milieu, plutôt hostile aux personnes peu connectées, permet pourtant à d’autres de séduire les maisons d’édition les plus prestigieuses.

Instagram offre en outre l’accès à la poésie aux moins initiés et a permis de développer un véritable intérêt pour ce genre littéraire auprès de ceux qui ne fréquentent naturellement pas la collection La Blanche de Gallimard. Cette démocratisation de la poésie contribue à rassembler les jeunes générations autour d’un genre de plus en plus délaissé. Aujourd’hui, le hashtag « poésie » a des millions d’abonnés et fait renaître un goût prononcé pour la lecture de vers. 

Un lyrisme instagrammable

A quoi ressemble un « insta-poème » ? S’il n’y a pas d’art poétique strict à suivre pour plaire à la plateforme, on remarque toutefois une série de caractéristiques récurrentes qui traversent ces textes.

Instagram oblige, ils sont de forme courte. L’influence du haïku, conjuguée aux pratiques propres aux réseaux sociaux comme Twitter, invitent à synthétiser le propos en quelques vers épurés et efficaces. L’heure n’est plus à la digression mais bien à la contraction. Les métaphores sont ramassées dans de petites strophes, réparties sur les slides des photos publiées. En effet, le format de publication d’un post Instagram reste la photo. Le texte est donc mis en page sur un fond neutre ou illustré, et découpé par petits fragments, lisibles successivement en glissant vers les photos suivantes du même post. Or, sortir du format traditionnel de la page de livre imprimé invite à s’approprier un espace restreint et à jouer avec un rythme davantage saccadé et énergique.

Les images sont simples, souvent prosaïques, évoquant un monde quotidien dont la banalité parle au plus grand nombre. Le lexique est accessible et sobre, convoquant des univers sociaux réalistes. Ces poèmes semblent être écrits sur le coin d’une feuille arrachée d’un carnet secret. Le lyrisme de l’instapoésie repose ainsi sur l’évocation des expériences intimes communes, des relations affectives aux questionnements existentiels. Ce lyrisme, généralement peu dans l’emphase et la passion, joue davantage sur la délicatesse de la suggestion et sur la proximité avec le lectorat.

voici le voyage d’une
survie grâce à la poésie
voici mes larmes, ma sueur et mon sang
de vingt et un ans
voici mon cœur
dans tes mains
voici la blessure
l’amour
la rupture
la guérison

– rupi kaur –

Milk and honey, 2019

Enfin, l’instapoète est un auteur engagé socialement et politiquement. Le réseau social, en tant qu’espace de médiation social international, incite au dialogue et aux revendications personnelles. On retrouve alors souvent des poèmes ayant trait aux droits LGBT+, au féminisme, aux violences conjugales ou encore aux guerres et à l’injustice sociale. Instagram est investi d’une poésie ancrée dans le réel qui ne se dérobe pas du débat public sous prétexte d’un geste artistique.

Au contraire, des auteurs comme Rupi Kaur, Tyler Knott Gregson ou même les témoignages recueillis par Morgane Ortin n’ont rien d’une littérature hors sol. La puissance des outils de communication contemporains que sont les réseaux sociaux permettent aux instapoètes de se saisir des grands débats contemporains pour se faire entendre au-delà des frontières.

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