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Interview Aude Luquet députée de la 1re circonscription de Seine-et-Marne : “Il faut plus évaluer l’impact de politiques publiques.”

Députée de la première circonscription de Seine-et-Marne (cantons de Melun Sud et Nord, et Perth), Aude Luquet a accepté de répondre aux questions sur la politique locale, et les enjeux à l'Assemblée nationale.

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Aude Luquet, députée de la 1re circonscription de Seine-et-Marne, aux cotés de Théo Peres, journaliste chez CSactu.

Enjeux locaux

Théo Peres. Quels sont les enjeux sécuritaires sur la circonscription ?

Aude Luquet. La circonscription est à la fois en zone gendarmerie et en zone police, urbaine et rurale : les enjeux sécuritaires ne sont pas partout identiques. Les cambriolages se concentrent principalement au Sud, tandis que le Nord est plutôt le théâtre de rodéos urbains ou de trafics de stupéfiants. Se pose aujourd’hui une véritable question de sécurité, au travers du déploiement des forces de l’ordre qui ont vu leurs effectifs réduits sous les précédents mandats. Emmanuel Macron s’est engagé à les réaugmenter, car le manque de moyens humains en la matière se fait cruellement sentir au quotidien sur le terrain. Ainsi, les policiers déploient des efforts exemplaires dans les quartiers pour démanteler des réseaux de drogue et fermer des points de deal… mais ils se reconstituent presque mécaniquement dans un autre quartier, d’où un profond sentiment d’insatisfaction. Nous devons mener un combat global, qui implique un renforcement des moyens dédiés à la sécurité, mais également à la justice, tout comme un comblement du déficit de places de prison. 

Comment pourriez-vous faire avancer les choses sur ce sujet ?

Il existe plusieurs pistes, liées au fait que les problèmes d’insécurité ont un lien avec l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Prenons le cas de la circonscription : à Dammarie-les-Lys comme à Melun, il y a beaucoup de logements sociaux. Il n’y a pas de relation de causalité directe, mais force est de reconnaître que l’on consacre depuis des décennies beaucoup d’argent à la politique de la ville, en vue de sortir ces quartiers des difficultés… pour très peu de résultats. D’où mon questionnement, je n’ai pas de baguette magique et n’ai aucune panacée à proposer, mais je suis sûre d’une chose : nous devons réviser notre logiciel, essayer d’autres pistes puisque ce que l’on s’acharne à mettre en œuvre ne fonctionne pas. En matière de politique de la ville et de rénovation urbaine, il apparaît que l’on se concentre sur le bâti, de manière presque compulsive. On détruit des logements pour réduire la densité, mais on reconstruit au même endroit ! Se posent donc à la fois des questions de peuplement, d’aménagement du territoire et, surtout, d’objectifs politiques qu’il faut penser sur le long terme. Je pense que c’est un travail qui n’a pas été fait et qu’il conviendrait de mener désormais.

Quelle attente avez-vous pour la conférence trimestrielle des maires que vous avez mise en place ?

Le but est de me permettre d’expliciter notre impact législatif sur le territoire et, en retour, de permettre aux Maires de faire remonter les problématiques. De dire « là, ça ne marchera pas » ou à l’inverse, de montrer comment une nouvelle disposition législative permettrait de mener telle ou telle action et de lutter concrètement contre un problème. Ça me permet, ensuite, dans mon travail à l’Assemblée nationale, ou mes relations avec les ministères, de défendre des solutions à mettre en place. Il faut un dialogue ascendant et descendant. Même s’il est élu local, un député peut être éloigné des problématiques de son territoire. Je ne suis que conseillère municipale de Melun et cela ne m’apporte pas une vue d’ensemble des problématiques de ma circonscription, d’où mon besoin d’échanger avec les Maires qui y sont confrontés au quotidien. À l’inverse, lorsque l’on est parlementaire de la majorité, on a plus facilement des interactions avec les ministres, on peut donc faire avancer beaucoup plus vite les dossiers. Il est moins évident pour un Maire, notamment de petite commune, de faire entendre sa voix auprès des pouvoirs publics.

Deuxième point qui est important, les députés disposaient naguère d’une réserve parlementaire : une enveloppe d’environ 130 000 euros que l’on pouvait utiliser à destination des associations et des communes afin de permettre de finaliser un projet. Maintenant qu’elle a été supprimée, il nous faut trouver d’autres moyens d’aider. Il y avait certes parfois un certain clientélisme qu’il fallait éliminer, mais peut-être est-on allé un peu trop loin ? Peut-être que l’on aurait pu conserver ce système pour certains cas, en l’encadrant davantage ? Cette réserve a été transférée à la Dotation d’équipement des territoires ruraux (DETR) et au Fonds du développement de la vie associative, sur lesquels le député n’a pas droit de regard. Mais il est en revanche interrogé par le Préfet sur les dossiers d’attribution.

La prison de Melun sur l’île St-Etienne est vouée à disparaître. Le projet à l’arrêt pourrait bien reprendre au cours de ces 5 prochaines années. Quelle issue espérez-vous pour ce dossier ?

Je suis restée sur la même ligne depuis 2017. Ma première rencontre politique, c’était sur ce sujet-là, au mois d’octobre à l’Assemblée nationale avec le Garde des Sceaux de l’époque, Nicole Belloubet. À ce moment-là, ce dossier n’était pas sa priorité. Mais on avait avancé avec les parlementaires, on s’était réuni à plusieurs reprises, notamment à Combs-la-Ville, pour que tout le monde montre son accord quant au déplacement du centre de détention. Cela avançait bien, mais les élections de 2020 ont mis un frein au projet. Alors qu’en parallèle, le projet de prison à Crisenoy qui est une 700 plus 300 places pour la prison de Melun a été validé. Aujourd’hui pour déplacer la prison, il faut les moyens financiers et un projet pour la remplacer. Pour l’heure, Eric Dupond-Moretti lors de sa visite à la prison de Melun a mis en pause le projet.

Vous avez soutenu le projet cœur de ville notamment à Melun. Pensez-vous que les commerces locaux pourront faire face à des superstructures comme le Carré Sénart ?

La question du commerce n’est pas qu’une question d’attractivité, c’est aussi celle du revenu moyen de ceux qui habitent la ville. Si on n’a pas d’argent, on ne dépense pas et si on ne dépense pas, on n’a pas de commerce. Ces derniers sont donc le reflet des habitants. À Melun, on a essentiellement des revenus modestes donc peu de commerces et peu de diversité dans ceux qui sont implantés. Le constat qui est fait à Melun peut être fait sur d’autres communes avec l’implantation de centres commerciaux à proximité, accessibles, avec des facilités de stationnement et couvrant l’essentiel des besoins.

À Melun, pour tenter de renverser la tendance, il faut être créatif, innovant, ambitieux, en imaginant un cœur de ville sur l’île Saint-Etienne, l’un des plus beaux endroits de la ville. Il faut trouver le moyen de devenir attractif. Nous sommes à 25 min de Paris en train, on aurait alors pu valoriser et capitaliser sur cette proximité, ce qu’on n’a malheureusement pas su faire jusqu’à présent.

Vous voulez aussi que toutes ces mesures soient compatibles avec l’objectif premier qui est le bien vivre et la nature. Quels seraient les autres combats en local pour préserver ces deux composantes dans la circonscription ?

On a pour objectif de limiter la circulation des poids lourds, à la fois en forêt de Fontainebleau, mais aussi sur l’avenue Thiers de Melun. Il faut aussi prendre en compte que la circonscription est traversée par la Seine, ce qui constitue à mon sens un atout formidable. On a un fort potentiel que l’on n’exploite pas, et la Seine en fait partie : le déplacement du centre de détention permettrait de restituer aux habitants l’usage des bords de Seine, qui ne sont pour l’heure pas aménagés. La ville est par ailleurs engorgée, notamment à cause des constructions : on construit de nombreux logements, mais pas les infrastructures permettant de répondre à l’accroissement de la population. Il y a un vrai retard sur ces questions.

Le travail en commission

Vous avez été désignée rapporteur par la CMP du projet de loi relatif à l’accélération de la production d’énergie renouvelable. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce projet de loi et sur son impact ?
[N.D.L.R.] Commission mixte paritaire (CMP) : Commission composée de sept députés et sept sénateurs, auxquels s’ajoutent autant de membres suppléants, chargée de trouver un compromis entre l’Assemblée nationale et le Sénat en cas de désaccord persistant entre ces Assemblées sur un projet ou une proposition de loi.

J’étais rapporteur sur la partie concernant l’énergie solaire. Nous avons mis en place une planification territoriale, offrant aux élus de prendre leur part dans l’accélération des énergies renouvelables. La planification, ce n’est pas un droit de veto des maires, mais ils peuvent avoir leur mot à dire, désigner les endroits propices sur la commune pour l’installation d’infrastructures de production d’énergies renouvelables. En Seine-et-Marne, elles sont déjà nombreuses : pas moins de 40 méthaniseurs, de la géothermie, de l’hydroélectricité, ou encore des éoliennes terrestres dans le Sud du département.

Nous avons aussi travaillé sur l’éolien maritime et terrestre, le photovoltaïque, mais aussi sur l’agrivoltaïque. Il y aura une redistribution et un partage de la valeur de la production de ces énergies. Il y a eu une première lecture au Sénat, puis une lecture à l’Assemblée nationale de deux semaines, puis enfin un vote de la CMP après quatre heures. C’est une belle expérience, qui montre que l’on sait trouver des compromis et faire avancer les choses.

Comment peut-on imaginer l’application de cette loi sur la circonscription ?

Ça devrait se traduire par la désignation d’un sous-préfet en charge des énergies renouvelables, mais on attend de voir les décrets d’applications de la loi. L’idée, c’est que l’on ne tarde pas trop à ce que ces décrets d’application soient promulgués. Sur la loi climat et résilience, on avait eu le problème de la lenteur dans l’application de la loi : il y a encore des décrets qui ne sont pas sortis.

Dans le cas de cette nouvelle loi, qui est une loi d’accélération, il va être intéressant de voir comment les choses vont s’appliquer concrètement : sur les ombrières des parkings de plus de 1 500 m², sur les terrains longeant les voies ferrées, etc.

Quel débat devrait selon vous émerger au sein de la commission pour faire avancer la cause écologique ?

Je pense qu’il faudrait déjà commencer par faire appliquer ce que l’on vote ; ensuite, il faut surtout évaluer l’impact les politiques publiques. On met en place une loi et des actions qui ont un impact sur les communes, mais on n’a pas de retour : une évaluation s’impose pour en évaluer la pertinence.

Les enjeux nationaux

Vous avez porté la proposition de loi (PPL) relative à la charge fiscale de la pension alimentaire : que souhaitez-vous améliorer par son biais ?

Cette PPL avait été inscrite à la niche parlementaire d’octobre. Elle se base sur le constat qu’aujourd’hui, ce sont essentiellement les mères qui a la garde des enfants et en grande partie, ce sont les pères qui payent une pension alimentaire. Ils bénéficient d’une déduction d’impôts, alors que pour les mères, c’est considéré comme un revenu, sur lesquels elles payent des impôts. Je trouve cela injuste et on a donc fait cette loi de façon à ce que la mère ne puisse plus être imposable sur cette pension et à ce que le père ne puisse plus la déduire de ses impôts. Initialement, les autres groupes de la majorité ne voulaient pas de cette loi, et l’on a dû trouver des compromis. Depuis un arrêté d’avril 2022 les pensions alimentaires ne sont plus considérées comme un revenu, on a donc sorti la pension du revenu fiscal de référence : cela permet aux mères de bénéficier de tarifs plus intéressants sur la garderie, le centre de loisirs, le cantine, etc.

On a réussi à faire passer cette PPL à minuit moins le quart, donc juste avant l’heure fatidique de minuit. Dorénavant, il faut la faire « atterrir » au Sénat, pour ensuite la faire revenir dans notre niche parlementaire du mois d’octobre en deuxième lecture.

Quelle est votre position sur la réforme des retraites ?

“On a manqué de pédagogie sur les raisons de cette réforme, sur la situation dans laquelle nous sommes. Notre système n’est pas équilibré et il y a urgence. Partant de ce constat, il faut apporter des solutions sur le financement du système de répartition tout en gommant les inégalités existantes. Que ce soit vis-à-vis des femmes, au regard de la pénibilité, des carrières hachées qui concernent notamment les femmes, ou encore face aux régimes spéciaux… le système actuel pose un double problème de justice sociale et de financement. Il est déficitaire à hauteur de 30 milliards d’euro par an. J’entends que c’est une réforme qui peut paraître brutale et que l’âge de départ à 64 ans n’est pas compris. Mais nous devons repenser la manière dont on travaille avant la retraite pour éviter d’avoir des travailleurs qui l’atteignent en étant épuisés. Ne pas prendre en compte la pénibilité, les différentes problématiques entre métiers physiques et de bureau pour faire court, mène à de l’injustice : celle par exemple de l’ouvrier qui aura une retraite plus courte qu’un cadre qui a fait des études. Il faut un juste équilibre, qui prenne en considération les disparités de vie.” 

Quel autre grand combat devrait émerger à vos yeux ?

Il y a à prendre en compte un certain nombre de choses du quotidien. Je pense notamment à la loi SRU et à la question des logements sociaux. Cela m’intéresserait d’avoir une mission afin de faire une évaluation des politiques publiques en la matière, d’autant que cela fait écho avec le ZAN (zéro artificialisation nette) qu’on a voté. C’est quelque chose que l’on devrait faire de façon concomitante, afin de voir comment les élus vont appliquer la loi SRU alors qu’on leur impose ce zéro artificialisation nette. De même, dans le cadre de la commission sur les gens du voyage, je vais pouvoir me pencher sur le problème des communes qui font face à a cabanisation. Mesurer l’impact en local des politiques publiques est à mes yeux un enjeu majeur pour l’avenir.

Il y a aussi la question de l’égalité femme homme. Sans être féministe, il ne faut pas que l’on soit des faire-valoir de la politique, un simple quota de parité. Il ne faut pas choisir une femme parce que c’est une femme, mais parce qu’elle répond aux compétences attendues. Il y a encore un peu de travail à faire dans ce domaine, je le vois dans ma vie personnelle : en étant une mère célibataire, je ne peux pas assister à toutes les séances de nuit, sinon je ne rentre jamais et je néglige mon fils. En tant que femmes, on est souvent obligées de prioriser.

Autre combat important : les violences faites aux femmes. On déplore encore trop de féminicides et ça ne baisse pas, malgré ce que l’on met en place. Il nous faut poursuivre les actions pour les protéger.

Aude Luquet députée MODEM 1er circonscription de seine et marne. © groupe MODEM.
Enfin, pour conclure notre entretien, je vous remercie Madame la députée d’avoir accepté de répondre à nos questions. Un dernier mot, quelle vision avez-vous pour l’avenir ?

Il faut regagner la confiance des habitants et mieux comprendre et intégrer leurs problématiques. C’est ainsi qu’on limitera l’abstention et de facto les extrêmes et leurs discours mensongers et démagogiques. Ce n’est pas en le répétant que le mensonge devient vrai.

Il est rare que l’on ait des compliments pour nos actions à l’échelle nationale, mais en local, notre action est plus visible, plus concrète, et les gens nous remercient donc davantage. Même si le début a été compliqué en 2017, car on avait l’impression de ne pas suffisamment comprendre la manière dont on pouvait être efficace, maintenant, il faut se demander où être le plus utile. C’est mon credo : faire avancer les choses sur mon territoire pour le bien vivre des administrés.

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