Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

Le journal pour les jeunes, par les  jeunes

Interview de Caroline Deyns : « ce livre, […] c’est mon mégaphone et mon bout de trottoir »

Ecrire une littérature militante qui allie effets de style et convictions politiques pour des textes doublement riches, c’est le pari que réussit Caroline Deyns avec son nouveau livre MURmur, paru en août 2023 chez les éditions Quidam.

Partagez ce post

photo de l'autrice en noir et blanc
Photo de Caroline Deyns par Franchon Bilbille

L’autrice revient ici sur cette œuvre et se confie sur ses inspirations artistiques multiples, littéraires et théâtrales mais aussi liées à la sculpture à travers le travail de Niki de Saint Phalle. Dans ses textes ressort son goût pour la forme, la structure : l’écrit dans MURmur est palpable, modelé par le récit lui-même. Tout comme une partie de l’art contemporain plastique, cette littérature contemporaine se veut immersive.

La pédagogie de cette autrice qui est également professeuse transparaît peut-être également ici à travers le caractère indubitablement instructif de ce livre, d’un point de vue historique comme éthique, où la matière littéraire qu’est le récit permet d’alerter sur la fragilité des droits des femmes.

Imaginer un monde que l’on pourrait croire dystopique alors qu’il n’est que décalque d’une réalité présente… mais aussi passée et peut-être future.

À mesure qu’on avance dans l’œuvre, ce que l’on pensait être des fictions s’avèrent en fait être historiquement tout à fait possibles ou réelles, et tu joues beaucoup de ce brouillage entre dystopie et réalité. Était-ce important pour toi, de faire ça, ou est-ce que c’est venu ensuite ? Penses-tu qu’on a tendance à oublier la fragilité des droits des femmes dans nos sociétés occidentales modernes ? 

Je pense qu’effectivement, nous devons rester en alerte et j’ai écrit MURmur en ce sens : comme on pousse un cri de sentinelle.

Il y a toujours plusieurs éléments/événements au départ d’un livre. Pour celui-ci, la première impulsion serait liée à mon métier. Je suis prof de Lettres en lycée, et lorsque j’aborde l’argumentation, j’aime bien bosser avec mes élèves sur la plaidoirie de Gisèle Halimi ou le discours de Simone Veil, et aborder avec elleux la dépénalisation de l’avortement. Et, chaque fois, leur méconnaissance du sujet fait clignoter un bouton d’alarme quelque part dans ma tête. Mais loin l’idée de moi de les blâmer : lorsque j’étais jeune, j’étais pareille, à tenir ce droit comme acquis et n’ayant qu’une vague idée de la manière dont il avait été obtenu. L’oubli est dangereux car il favorise le retour des monstres : je n’aime pas trop les monstres et préfère secouer les mémoires.

La seconde impulsion vient d’une sidération. Je suis tombée un jour sur un article concernant la situation des femmes au Salvador. Alors que ce pays a été précurseur en matière de légalisation de l’avortement, il a connu un revirement total dans les années 90 sous l’influence de l’Eglise en inscrivant, dans sa Constitution même, l’obligation de soin de la mère à l’enfant et ce, dès la conception. Il existe donc, à présent, une loi aberrante qui met en prison des femmes, pour de très longues durées, qu’elles aient avorté ou été victimes d’une fausse couche. Cette double peine m’a littéralement suffoquée. Ce qu’elle possède d’inconcevable m’a poussée à écrire, à imaginer un monde que l’on pourrait croire dystopique alors qu’il n’est que décalque d’une réalité présente…mais aussi passée et peut-être future.

Car reconstituer l’histoire de notre droit à choisir notre maternité ne suffit pas à faire le taf, il faut aussi alerter, rameuter, rappeler que toute loi est réversible et la vigilance, indispensable.

Ce recul dingue du droit des femmes à disposer de leur corps dans toutes les parties du monde.

Je ne sais pas si tu avais déjà commencé à écrire, mais quel impact a eu le contexte actuel global vis-à-vis des droits des femmes et notamment du droit à l’avortement, avec l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade aux Etats-Unis, la situation en Afghanistan… sur ton livre ? 

Effectivement, ce recul dingue du droit des femmes à disposer de leur corps dans toutes les parties du monde que tu cites, et auxquelles j’ajouterais désormais l’Argentine, a, hélas, gagné du terrain pendant tout le temps qu’a duré la maturation de ce texte. Si impact il y a eu, il serait à chercher du côté de la justification de ma démarche, de sa légitimation (en ce qui me concerne, à partir du moment où on transforme des arbres en pâte à papier pour le faire, je m’interroge toujours sur la nécessité d’écrire). Craindre un revirement complet de la loi, presque du jour au lendemain, n’est pas infondé. À preuve, toutes les manifestations qui ont, en France, suivi l’annulation de l’arrêt Roe vs Wade et la volonté proclamée – aujourd’hui vraiment prise au sérieux – d’inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution.  Comme ma narratrice, qui participe à la révolte en rendant au récit qu’elle transbahute en secret sa forme écrite initiale, ce livre, c’est ma manière de prendre ma part, c’est mon mégaphone et mon bout de trottoir. 

A partir du moment où on transforme des arbres en pâte à papier pour le faire, je m’interroge toujours sur la nécessité d’écrire.

L’écriture est donc forcément une nécessité, elle ne pourrait pas être du côté de la contingence ?

Ecrire a quelque chose de l’urgence vitale pour moi. Travailler la matière de la langue et la plasticité du texte (comme d’autres la terre glaise) est un plaisir absolu dont je ne saurais me priver, mais mon besoin premier serait de signifier ma révolte devant certaines choses du monde tout en cherchant à débusquer ses lumières. Si nécessité il y a, elle est donc initialement et fondamentalement égoïste. Sauf à toucher des lecteurices qui disent parfois de ton texte qu’il est salutaire et à glisser entre toutes les mains par exemple. Je crois que la littérature peut faire bouger les lignes, même insensiblement. Et là, je n’ai pas la prétention de parler de mon cas, mais de tous ces textes qui font déflagration (je pense ici, par exemple, à Triste Tigre de Neige Sinno).

Écrire a quelque chose de l’urgence vitale pour moi.

Te revendiques-tu d’un héritage de Margaret Atwood ? 

Comme beaucoup de monde, j’ai lu les grands classiques dystopiques comme Fahrenheit 451, 1984 et La Servante écarlate. Ce dernier m’a, c’est vrai, beaucoup marquée, et l’uniforme qui habille mes prisonnières ne lui est pas étranger.

Néanmoins la dystopie étant un genre nouveau pour moi en tant qu’autrice, j’ai eu un moment la trouille de ne pas arriver à construire un de ces mondes parallèles dont la proximité avec le nôtre est un cauchemar à part entière. Et puis, je me suis prise au jeu. En vérité, j’avais écrit un petit nombre de pages qui détaillaient l’histoire et le fonctionnement de ce pays indéfini, pour, finalement, ne pas les intégrer à cause de la mise en page particulière. J’ai bien conscience que le texte resserré peut rendre la lecture inhabituelle, voire difficile. Je dois même avouer que c’était une de mes volontés premières, cette forme imbriquée au fond, le texte en barreau de prison, avec ses marges épaisses comme des murs sur lesquels la parole cogne et le souffle s’affole. Je souhaitais vraiment cela, un texte où l’oppression de la narratrice puisse se ressentir physiquement à la lecture. En contrepartie, ce choix m’obligeait à ne pas pousser l’expérimentation trop loin non plus : n’étant pas de nature sadique, et ne souhaitant pas avoir sur la conscience des asphyxies de lecteurices, je l’ai préféré moins long que prévu.

Penses-tu un jour faire paraître ces quelques pages dont tu parles, mais en une forme annexe par exemple ? En tant que lectrice j’avoue être très intriguée par des précisions supplémentaires sur ce pays dans lequel évolue la narratrice. Mais peut-être que de ton point de vue d’autrice cela n’apporterait rien, au contraire ?

Non, je n’y ai pas songé du tout. Pour chaque manuscrit, il y a toujours un paquet de pages qu’on fourre au rebut, parfois à regret, mais tailler le texte jusqu’à l’os fait aussi partie du boulot d’écriture. Et puis, tu as raison, il faut savoir rester dans l’ellipse, la suggestion, pour permettre le turbin de l’imagination. Que chacun∙e puisse combler à sa guise les pointillés et l’entre-deux lignes.

Avant d’être écrivante, on est lisante !

On croit apercevoir une référence à Virginia Woolf à la fin du livre avec l’expression « endroit à soi ». Est-ce voulu, y a-t-il d’autres références semblables dans le livre ? Il y a également une scène qui m’a personnellement fait penser à un livre de Gaël Pheterson, Femmes en flagrant délit d’indépendance, lorsque le médecin refuse d’anesthésier la patiente alors qu’elle avorte. 

Dans tous mes textes, il y a des références intertextuelles plus ou moins visibles, plus ou moins explicites, aux œuvres qui jalonnent ma vie de lectrice (avant d’être écrivante, on est lisante !). Pour MURmur, ces références étaient d’autant plus significatives que j’évoque un immense autodafé amputant la littérature de tous les écrits féminins et féministes, afin d’assécher la mémoire collective et d’annihiler toute tentative de révolte. Et je ne crois pas me tromper si l’on regarde les censures à l’œuvre dans tout régime dictatorial. Bref, il était évident pour moi de glisser dans le roman des clins d’œil aux œuvres féministes constitutives de mon parcours. Je ne connais pas la seconde référence que tu cites, mais Une Chambre à soi de Virginia Woolf bien sûr ! Pour les autres, tu pourras reconnaitre King-Kong Théorie de Virginie Despentes, L’Evénement d’Annie Ernaux, Je transporte sur moi des explosifs on les appelle des mots (phrase magnifique !), essai/anthologie de poèmes féministes des Etats-Unis, ou encore Dirty week-end d’Helen Zahavi qui est le dernier roman à avoir fait l’objet d’une demande d’interdiction par le Parlement londonien en 1991.

Ton œuvre fait aussi surgir à l’esprit le souvenir d’Orange is the new black, d’Annie Colère… dans le cas d’Annie Colère, le film est peut-être paru alors que tu étais déjà en train d’écrire le livre. Ces œuvres ont-elles nourri la création de celui-ci ? 

Autant l’écrit gave mon imaginaire, autant j’évite d’y superposer une cinématographie qui le dessécherait, je crois. Cela pour dire que je n’ai, pour l’instant, regardé ni la série, ni le film (mais c’est en projet !).

En ce qui concerne l’imagerie – parce qu’il y en a toujours un peu quand même – j’aime beaucoup cette phrase de Marguerite Yourcenar qui, interrogée sur la manière dont elle avait nourri Les Mémoires d’Hadrien, avait répondu qu’elle se plaisait à « regarder les images jusqu’à les faire bouger. » Bon, loin de moi de me prendre pour une Marguerite, mais l’idée de ce tremblement d’imaginaire me parle vraiment. Pour évoquer la cellule de la narratrice par exemple, j’ai beaucoup regardé des photographies de prison de femmes où la tentative de reconstitution du foyer abandonné se lisait de manière très émouvante.

Toutefois, puisque nous parlons cinéma, j’aurais envie de citer Mommy de Xavier Dolan, et ce moment génial lorsque, pour raconter la joie pure du personnage sur son skate, l’écran s’élargit brusquement. Ce procédé m’a marquée pour la soudaine bouffée d’air qu’il créé et j’ai eu envie de l’utiliser dans mon récit enchâssé, en faisant, moi aussi respirer le texte, même si j’aurais aimé, au départ, que le changement des marges se fasse progressivement au fur et à mesure des chapitres : à chaque nouvelle rencontre, chaque nouvelle solidarité, pour marquer l’allongement du souffle d’une parole qui se libère et s’étoffe.

En quoi le cinématographique dessécherait ton imaginaire ?

En m’imposant des images trop nettes, un monde déjà pré-construit, qui me contraindraient à une certaine paresse, voire une certaine passivité, je crois. En revanche, j’aime beaucoup réfléchir à la manière de convertir certaines techniques cinématographiques en littérature.

J’ai envie d’une littérature comme cela : ludique, active, immersive.

Tu joues beaucoup avec les règles typographiques habituelles. Est-ce une manière de redoubler le côté subversif de ton propos, en subvertissant autant les normes littéraires que tu dénonces les judiciaires ? Comment cela t’est venu à l’idée, de bouleverser la forme habituelle des pages ? 

Le mot « subversif » me plaît beaucoup mais je ne sais pas si j’oserais parler de mon écriture en ces termes. Plus modestement, j’aime la penser comme un grand terrain de jeux depuis mon précédent roman, Trencadis, qui tournait autour de la figure de Niki de Saint Phalle, cette extraordinaire plasticienne que l’on associe trop souvent à ses seules Nanas alors que son œuvre est beaucoup plus vaste, et subversive pour le coup. Le titre, Trencadis donc, peut apparaitre hermétique mais il se donne comme une mise en abyme du texte, forme et fond confondus. Pour la petite explication, le trencadis désigne une technique de mosaïque qu’a utilisé Niki tout au long de son parcours artistique, de ses premiers collages jusqu’aux statues gigantales du Jardin des Tarots, en passant par l’assemblage d’objets hétéroclites qui composent la chair des Maternités ou encore le corps patchwork des Nanas. Que ce réassemblage se retrouve dans l’entièreté de son œuvre n’est pas anodin et montre, à mon sens, la nécessité vitale qu’avait cette femme, violée par son propre père à l’âge de 11 ans, de se reconstruire, de se recréer sans cesse. Voilà pour le fond.

Quant à la forme, elle lui est étroitement imbriquée puisque la narration se veut littéralement éclatée. Chaque chapitre propose une modalité différente – narration  « classique », citation, entretiens fictifs, calligrammes, retranscription d’archives, dialogues hors sol… – reprise comme un motif, une texture ou une couleur. Mon intention était d’en faire autant de tesselles de mosaïque et d’inviter les lecteurices à les rejointoyer de manière à recomposer le personnage. Ce côté participatif m’amuse particulièrement. Niki ne créait pas des statues emmerdantes de musées, mais des sculptures que l’on pouvait toucher, caresser, pénétrer, habiter. J’ai envie d’une littérature comme cela : ludique, active, immersive. Cette longue digression pour dire que la forme de MURmur a été pensée dans cette idée : contraindre la lecture jusqu’à la suffocation pour y rejoindre physiquement la narratrice obsédée par les murs dont elle a l’impression qu’ils se rapprochent sans cesse.

En bref, ces structures formelles sont primordiales pour moi au point où (chacun∙e ses monomanies n’est-ce pas ?) elles en viennent à conditionner mon écriture.

Comment interprètes-tu le carré blanc à la fin ? 

J’avais idée dès le départ de ce carré blanc en dernière page comme l’exact négatif de l’incipit. J’ignorais ce que j’allais y raconter mais je le voulais absolument tel quel. Ce carré blanc pour moi, c’est l’espoir qui se dessine lorsque le secret chuchoté a retrouvé son poids d’encre – tout ce que peut l’écriture. Gagné l’ampleur d’un cri collectif et entendu – quand l’intime devient politique. C’est une respiration autorisée par la parole transmise et relayée. C’est une lucarne de lumière, un jour infiltré, quand le mur du silence et de la honte enfin s’effrite. Et vous, quelle serait votre interprétation ?

Tout est intentionnellement « déréférencé ».

Peut-on parler de roman historique pour la partie « Pièces » ? 

Si l’on se tient aux étiquettes, on pourrait le dire. Tout comme on pourrait parler de roman dystopique pour le texte cadre. Néanmoins, outre le fait que les étiquettes ont tendance à me faire salement grincer des dents, j’ai travaillé à brouiller les genres en brouillant les temporalités. Le pays comme l’époque restent innommés, les personnages répondent à des appellations génériques : tout est intentionnellement « déréférencé » de manière à s’éloigner de la dystopie et du roman historique, et se rapprocher de la fable, pour toucher – ce que je voudrais – à l’universalité de ce combat hélas cyclique (et employer ce mot me fait penser à la question précédente : une lectrice voyait dans le carré blanc qui se superpose à celui de la première page la marque de ce damné éternel retour).

Il y a de ces choses inconscientes dans l’écriture !

Pourquoi l’avoir nommée « Pièces » ? A un moment donné la détenue prononce la phrase « de ma pièce manquante », y a-t-il un lien ? 

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai un faible pour les titres polysémiques et programmatiques. Les significations de Pièces peuvent être multiples : la pièce en tant qu’espace clos où se jouent les événements marquants de l’histoire : cellule de la narratrice, chambre du viol, chambre de l’aveu, puis, à mesure que la parole se propage et prend des proportions politiques, tribunal puis hémicycle ; les pièces d’un procès décisif pour le droit à l’avortement ; la mise en pièces de cette jeune fille brisée par son viol et son procès inique ; la connotation théâtrale. 

En revanche – et ici, merci ! – je n’avais jamais songé au lien entre le titre et cette phrase “J’écris du vide de ma pièce manquante”… Il y a de ces choses inconscientes dans l’écriture ! Alors pourquoi pas Pièces pour évoquer celles qui manquent à l’existence ?

Ce titre suggère en effet le genre du théâtre. Si ce n’est les noms des personnages, la rhétorique judiciaire ponctuelle et peut-être la deuxième page du livre où l’énumération peut avoir un côté didascalie, y a-t-il autre chose qui relève du théâtre selon toi, souhaitais-tu créer à dessein une incertitude chez les lecteurices ? 

Entre deux publications, il y a toujours beaucoup de tâtonnements, en tout cas pour moi, des débuts de romans qui tournent court ou des essais de structure quand le propos est clairement arrêté. Pour MURmur, il y a eu une première tentative formelle qui tenait du théâtre dans le sens où j’avais décidé de m’inspirer de la pièce Top Girls de Caryl Churchill, laquelle met en scène un banquet rassemblant des femmes de plusieurs époques. Mon but étant de télescoper les temporalités, passé, présent, futur, j’avais décidé de cloîtrer mon petit monde en prison et d’alterner passages narratifs et dialogues. Mais cette charpente brinquebalait, j’ai donc dû la repenser sous sa forme actuelle, à savoir un « texte historique » enchâssé dans un « texte dystopique », même si ces deux étiquettes ne collent finalement pas.

Les noms génériques qui apparaissent sont ainsi un résidu de cette structure initiale, mais pas seulement. Quand j’ai commencé à écrire, Marie Claire Chevalier et Gisèle Halimi étaient encore en vie. Or, avant d’être des personnages, ce sont des personnes qu’il m’importait de respecter. Outre cela, l’anonymisation me permettait de flouter les époques : oui Pièces raconte l’épisode singulier du Procès de Bobigny qui a permis la loi Veil, mais je voulais aussi alléger l’ancrage pour que ce moment de notre histoire puisse se lire aussi comme une menace présente et future.

Les mélanges génériques, c’est ce que permet le roman avec sa porosité extrême.

Tu fais finalement preuve d’une vraie inventivité formelle, entre ces jeux typographiques, les emprunts ponctuels à des formes plutôt théâtrales, même poétiques, au brouillage que tu effectues entre historique et dystopique… Comment catégoriserais-tu ton livre (si tu le peux) ? 

C’est vrai que je serais plutôt genderfluid en écriture… Non, mais blague à part, les mélanges génériques, c’est ce que permet le roman avec sa porosité extrême. Maupassant jugeait au XIXe siècle dans sa préface de Pierre et Jean qu’il était très difficile de le définir au regard de la diversité des voix romanesques. Mais quelle aventure depuis ! Dadaïsme, Surréalisme, Nouveau Roman, pour ne citer qu’eux, ou encore Hélène Bessette et son Gang du Roman Poétique pour ne citer qu’elle : des bâtons de dynamite dans le gros mur du roman balzacien, il y en a eu un paquet ! Qui autorisent toutes les expérimentations désormais. Alors autant profiter de cet espace élastique, foncièrement ludique, l’explorer, et tenter d’être à mon tour une romancière louchant vers les lisières, prête à laisser la curiosité devenir une langue.

L’écriture comme militantisme, oui en ce qui me concerne, mais sans généralité.

Penses-tu que l’art doit être militant pour avoir des choses à dire ? 

Peut-être est-ce un peu trop catégorique de réduire l’art à cette seule fonction, non ? Néanmoins, en ce qui me concerne, plus je m’abreuve de paroles féministes, plus je gagne en lucidité sur la violence patriarcale à l’œuvre dans notre société. Et plus j’aiguise ma colère, plus elle innerve mon écriture. L’invisibilisation de notre matrimoine, la confiscation de notre discours me donne envie de bâtir des textes autour des figures oubliées et/ou de faire jaillir le cri des silences. A présent je n’imagine plus la littérature – celle que je kiffe et dans laquelle je voudrais m’inscrire – autrement. Alors, l’écriture comme militantisme, oui en ce qui me concerne, mais sans généralité. La poésie doit être faite par tous disait Lautréamont : autant dire qu’il y a de la place pour tout le monde, les révolté∙es comme les apaisé∙es. 

Quel∙le serait l’autrice ou l’auteur contemporain que tu pourrais conseiller à des lecteurices étudiant∙es ? 

Quelle colle ! Je lis beaucoup, en bonne boulimique tombée dedans quand elle était petite, et beaucoup d’œuvres contemporaines me submergent d’émotions et de questions. J’aurais envie de balancer plein de noms, ou de catalogues de maisons d’édition comme Quidam, le Nouvel Attila ou La Contre Allée qui publient des voix aussi belles qu’irrévérencieuses. Mais si on veut rester dans la thématique, et puisqu’il faut choisir, je dirais bell hooks, dont je découvre l’œuvre militante grâce aux éditions Divergences, et qui vient exploser les murs de mes convictions féministes pour en élargir le paysage des possibles. S’il y en a une qui transporte des explosifs, c’est bien elle…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Total
0
Share