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La mode: miroir d’une société fragmentée, reflet d’inégalités

Alors que nous écrivons cet article, le BHV, temple parisien du commerce et vitrine historique des enseignes de prestige, vient d’accueillir la marque chinoise SHEIN. L’arrivée de ce géant de l’ultra fast-fashion, au cœur de la capitale mondiale de la mode, ne fait pas l’unanimité. Si certains consommateurs se réjouissent de prix accessibles, d’autres appellent déjà à un boycott citoyen, dénonçant des pratiques sociales et environnementales controversées. Dans le même temps, les maisons de luxe poursuivent leur stratégie de hausse des prix, creusant davantage le fossé entre les différents publics. Une évolution qui fait écho aux disparités socio-économiques propres aux grandes capitales. Face à ces contradictions, CS Actu a souhaité donner la parole aux jeunes : comment s’habillent-ils avec leurs moyens ? Quel regard portent-ils sur l’importation massive de vêtements ? Et que pensent-ils de la disparition progressive des filières manufacturières et textiles en France ?

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Exposition Louvre couture 2025, robe de Louis Vuitton / Source: CSactu

Un avis contrasté chez les jeunes

« Oui, la mode, c’est cher. Heureusement qu’il y a les friperies« , confie un étudiant parisien en licence de droit. La seconde main séduit de plus en plus les jeunes, entre attrait pour le vintage et recherche de prix accessibles. Souvent issus de circuits courts, brocantes, vide-greniers ou boutiques spécialisées, ces vêtements répondent à plusieurs attentes. Le prix, d’abord, reste un critère déterminant. Bien que déjà portées, ces pièces sont généralement en bon état et s’inscrivent dans les tendances actuelles.

En moyenne, un étudiant consacre entre 200€ et 400€ par an au renouvellement de sa garde-robe, un budget inférieur à celui des jeunes Italiens ou Britanniques. Cette différence s’explique notamment par une baisse de l’attractivité du secteur textile. Un étudiant boursier achèterait ainsi en moyenne 25 nouveaux vêtements par an. Un paradoxe se dessine toutefois. Certains privilégient un coût plus élevé, perçu comme un gage de qualité ou de production locale. D’autres, optent pour des prix plus bas, au détriment de la provenance ou de la qualité des produits.

Pour une partie des jeunes, la Fashion Week incarne un véritable mode de vie et une source d’inspiration. Elle influence ainsi leurs choix vestimentaires. En France, certaines maisons de création ont bénéficié d’une exposition médiatique inattendue. La marque « Bohemian Chic Interior », par exemple, a vu la demande pour ses sacs exploser après leur apparition dans la série Emily in Paris. Selon une enquête de TF1, l’entreprise a dû multiplier sa production par huit pour répondre à l’afflux de commandes. De même, le sac de la marque Nobie’s, porté par la reine Rania de Jordanie, a contribué à mettre en lumière ce savoir-faire artisanal, notamment à Romans-sur-Isère (Drôme). Pourtant, ce sont des villes comme Roubaix ou Tourcoing (Nord) qui furent historiquement les pionnières de l’industrie textile française.

À l’inverse, d’autres jeunes, contraints par des moyens financiers limités, se tournent vers l’ultra fast fashion. Des prix très bas, une offre abondante et des délais de livraison rapides expliquent cet engouement. Si les Français se montrent de plus en plus sensibles aux enjeux éthiques et sociaux liés à ces entreprises étrangères, souvent critiquées pour leurs conditions de travail, les jeunes privilégient néanmoins davantage la seconde main et les friperies. Une tendance qui pourrait laisser entrevoir un recul progressif de la consommation d’ultra fast fashion.

Le milieu de la manufacture

Depuis la révolution industrielle, la manufacture française connaît un lent déclin. Un paradoxe, alors même que la France s’est imposée comme la capitale mondiale du luxe, portée par des innovations constantes, tant dans les matériaux que dans la préservation d’un savoir-faire d’exception.

À l’échelle nationale pourtant, l’industrie souffre d’importations manufacturières massives, comme le montre le graphique ci-joint. En 2024, près de 640 milliards d’euros de produits manufacturés ont été importés, creusant un déficit commercial d’environ 40 milliards d’euros. Une réalité économique qui interroge sur la place et l’avenir de la production française face à la mondialisation.


Lecture : en 2024, les importations de produits manufacturés représentent 648,0 milliards d’euros, les exportations 606,9 milliards d’euros.
Source : Insee, comptes nationaux – base 2020

Le secteur de la manufacture française fait face à plusieurs menaces structurelles. Selon l’INSEE, près d’un emploi sur cinq partira à la retraite d’ici 2040. Or, la transmission de ces métiers exige du temps. D’après les écoles de couture et de savoir-faire, il faut environ dix ans pour maîtriser l’ensemble des compétences nécessaires à l’excellence attendue dans ces professions.

Pour mieux comprendre cette réalité, CS Actu a interrogé Maxime, 20 ans, actuellement en CAP maroquinerie-ganterie à Romans-sur-Isère (Drôme). En alternance depuis le début de sa formation, il explique que son entreprise s’approvisionne en cuir à l’échelle européenne. Cela favorise ainsi des circuits courts. La maison dans laquelle il évolue conserve également des machines ancestrales, aujourd’hui plus fabriquées, garantes d’un savoir-faire unique. La doyenne de l’entreprise a 80 ans, symbole d’une transmission encore fragile.

Si Maxime validera son CAP en deux ans, il estime toutefois qu’il lui faudra entre dix et quinze ans d’expérience pour posséder toutes les clés lui permettant d’exceller pleinement dans son métier. Un constat partagé par de nombreux acteurs du secteur, qui soulignent l’urgence de renouveler la main-d’œuvre afin de préserver ces compétences rares.

Entre désir de “made in France” et réalités économiques

Aujourd’hui, les biens manufacturés « made in France » représentent 36 % de la consommation des ménages. Dans le secteur textile, en revanche, près de 85 % des produits sont importés. Comme l’explique Maxime, les matières premières proviennent souvent de l’étranger et sont soumises à des cahiers des charges stricts. Une exigence qui devient ensuite un gage de qualité lorsque la confection est réalisée en France (voir dossier complet de l’INSEE).

Pour autant, l’envie d’acheter français n’a jamais été aussi forte. Cela creuse un écart important entre les aspirations des consommateurs et la réalité du marché. Cette contradiction s’explique en grande partie par le coût de production. En France, l’un des pays les plus taxés au monde, un employeur reverse environ 50 % du salaire brut d’un employé à l’État sous forme d’impôts et de prélèvements sociaux. Une charge qui se répercute directement sur le prix final des produits « made in France ».

À l’inverse, la concurrence asiatique bénéficie de pratiques qualifiées de « dumping fiscal ». Elles permettent un allègement significatif des taxes et charges sociales. Dans le même temps, les industries manufacturières françaises investissent moins, ce qui entraîne une baisse de la demande d’emploi et un désintérêt progressif des jeunes pour ces formations pourtant essentielles.

L’année 2025 offre toutefois un contre-exemple marquant : la rivalité boursière entre LVMH et Hermès. La maison équestre a récemment dépassé le géant du luxe en termes de valorisation, portée par la préservation de son tissu productif en France. Cette stratégie garantit une constance du savoir-faire et a permis à Hermès de maintenir une forte demande, sans connaître le ralentissement observé chez LVMH.

Ce succès met en lumière un paradoxe persistant : alors que certains peinent à s’habiller, d’autres dépensent plusieurs milliers d’euros pour un article de luxe, parfois produit hors du territoire national. Les écarts se retrouvent également dans les salaires, où une fin de carrière chez une maison traditionnelle peut afficher plus du double de différence avec certaines grandes maisons du luxe comme Hermès.

Enfin, pour revenir à l’actualité du BHV et de l’ouverture de la première enseigne physique SHEIN, les premiers chiffres déçoivent. Les consommateurs pointent un décalage entre les produits proposés en ligne et ceux disponibles en magasin. Cela pousse certains investisseurs à repousser de futures ouvertures.

Les jeunes générations conserveront sans doute le choix entre coût et qualité. Reste à savoir si, face à ces arbitrages, les entreprises textiles françaises sauront résister et se réinventer.

Pour plus d’informations sur le sujet, lire l’enquête menée par CSactu: S’HABILLER EST-IL DEVENU UN LUXE AUJOURD’HUI ?

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