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Le clip de Suzane censuré par Youtube : l’hypocrisie des médias face au corps féminin

Le 14 avril 2022, la chanteuse féministe Suzane sortait une ode au plaisir féminin dans un clip sophistiqué intitulé « Clit is good ». Pourtant, Youtube décide quatre jours plus tard d’interdire la vidéo aux moins de 18 ans : retour sur cette censure encore en vigueur, qui illustre parfaitement le tabou paradoxal toujours actuel autour du corps féminin. Cette censure prête d’autant plus à réflexion qu’elle s’exerce au sein d’une plateforme qui regorge de clips aisément accessibles où les femmes sont hypersexualisées au profit du seul plaisir et regard masculins, qui dominent.

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Suzane brillant dans le noir, la peau recouverte de paillettes dorées

Un clip inclusif et feel good : lever le tabou sur la sexualité féminine

Suzane confie la réalisation du clip à Charlotte Abramow, qui a déjà réalisé plusieurs clips pour Angèle, dont son célèbre single féministe « Balance ton quoi ». S’il ne s’agit pas ici de dénoncer le harcèlement sexuel, l’ambition reste malgré tout d’encourager la libération de la femme, cette fois-ci à travers sa sexualité par la revendication de son plaisir personnel. C’est donc un clip qui s’adresse avant tout aux femmes, avec un souci d’inclusivité qui permet à toutes de s’y retrouver : des comédiennes de tout âge, de toutes couleurs et de toutes morphologies se succèdent pour lever le tabou sur la sexualité et le désir féminins. Peut-être peut-on regretter malgré tout une diversité plus grande au niveau des âges des actrices, toutes relativement jeunes.

Le clip encourage les femmes à accepter leur plaisir et à se réapproprier leur propre corps en célébrant la masturbation féminine, et en montrant ainsi que sexualité féminine ne rime pas avec vulgarité. Suzane fait le choix d’un clip suggestif où rien n’est jamais montré ou dit crûment, contrairement à certaines de ses homologues américaines comme Cardi B (« WAP ») qui elles aussi participent à dédramatiser la sexualité féminine et à se la réapproprier, en tant qu’interprètes femmes. Cependant, ce choix de l’évocation (« je suis à deux doigts/de te sentir sur mes lèvres ») et non de la provocation totale interroge d’autant plus sa censure par la plateforme américaine.

Le clitoris remis à l’honneur

Néanmoins, la provocation n’est pas absente de cette œuvre, au contraire : de manière générale, Suzane n’hésite pas dans ses chansons à se positionner politiquement (au niveau féministe, écologique ou LGBTQ+), et il s’agit bien d’un clip militant. Si rien n’est montré, on comprend très bien ce qui est en jeu, et une volupté certaine se dégage de ces femmes. Cependant, la sensualité est moins à rechercher dans l’image qu’elles offriraient, comme objets de notre désir – selon la vision consacrée des femmes dans l’art en général – que dans la relation qu’elles ont avec leur propre corps, et dont les spectateurices restent malgré tout exclu∙es. Il ne s’agit pas de montrer des corps féminins passifs et offerts à notre regard, mais bien actifs et dirigés vers leur propre plaisir.

Ce clip est également une véritable ode à l’organe de plaisir féminin qu’est le clitoris (« Clit »), qui n’est pas anodine ou superflue : grand absent des manuels scolaires jusqu’en 2017, le célébrer ainsi fait revêtir à la chanson une certaine dimension éducative, sexuelle comme scientifique. C’est donc aussi une manière de dénoncer ce que Jean-Claude Piquard nomme « l’obscurantisme clitoridien » dans La Fabuleuse histoire du clitoris, vis-à-vis d’un organe qui a tout autant partie liée avec la sexualité qu’avec la connaissance. En effet, sa mauvaise voire non représentation a entraîné et entraîne encore aujourd’hui (25% des filles de 15 ans ne connaissaient pas son existence en 2009, selon une étude menée par Annie Sauvet) une méconnaissance globale de l’appareil génital féminin, alors même que son homologue masculin est dessiné partout.

Interdire ce clip aux moins de 18 ans alors même qu’il n’invite qu’à l’amour de soi et de son corps semble alors un simple prolongement de cette censure plus large et du tabou paradoxal qui flotte autour du plaisir et de la sexualité féminines. Aucune attaque ou appel à la haine ne sont émis, et on semble loin d’un clip pornographique : son interdiction semble alors plus moralisatrice que réellement fondée.

Une plateforme peuplée de clips autrement plus sexuels (et violents)

Les chefs d’accusation ayant entraîné la censure sont ceux-ci : il s’agirait d’une vidéo à caractère sexuel, incitant aux caresses intimes. Certes ; mais quid alors des centaines de clips tout autant voire davantage sexuels, où le dénudement féminin va de pair avec le dénigrement, et qui sont en libre accès ? Au lieu de protéger les jeunes femmes, qui découvrent la sexualité, du sexisme, on les protègerait… du plaisir ? Une mentalité qui semble assez arriérée.

Sans compter que Youtube est le premier à mettre en avant des clips qui abordent crûment le sexe, mais toujours à travers un male gaze. Il n’y a qu’à penser à « Blurred Lines » de Robin Thickle, à « Bonbon à la menthe » de Jok’air, à « Djomb » de Bosh, à « Malaise » de Lomepal… L’hypersexualisation des femmes voire leur réification sévit dans la vie comme dans la musique, transgressant les frontières entre les genres ; rap, pop, rock… Il est donc assez regrettable de voir un clip où une artiste féminine invite à la libération sexuelle des femmes dans le respect et l’amour de soi être ainsi censuré. Les chanteurs invoquent avec ardeur leur sexe (Rilès, « suck my dick » (Pesetas), Booba « suce-moi dans la Lambo sans faire de tache » (B2oba), Lomepal « j’éjacule du style et j’en ai foutu partout » (1000°) sans que ces formules ou que les images de leurs clips ne choquent plus, participant à la violence symbolique théorisée par Bourdieu dans Domination masculine.

La réaction que suscite le clip de Suzane semble alors relever notamment d’un manque d’habitude face à de telles images, au contraire de clips plus masculins auxquels nous sommes (malheureusement ?) plus accoutumés. Cependant, la censure s’exerçant sur les personnes de moins de 18 ans, la question de l’éducation sexuelle est prégnante, et il est encore temps d’aller contre cette accoutumance déplorable. Ne préférerait-on pas justement rééquilibrer cette vision de la sexualité qui leur est donnée, et rendre la parole (et l’image !) aux femmes ?

Entre hypersexualisation et censure du corps féminin

Le véritable problème de cette censure, c’est qu’elle met en lumière l’hypocrisie des médias face au corps féminin, qui peut être brandi comme trophée par les hommes, mais dont l’affirmation par les femmes semble trop souvent entravée (il n’y a qu’à penser à la censure des tétons féminins sur Instagram). Cela renvoie un message paradoxal pour les jeunes femmes et jeunes hommes en train de se construire, ayant accès sans problème à des clips où la représentation de la femme apparaît comme beaucoup plus violente symboliquement, visuellement comme verbalement. En effet, les femmes apparaissent comme objets de désir, mais non sujets ; elles sont utilisées pour le plaisir des hommes, mais ne peuvent pas s’en donner elles-mêmes.

La censure de ce clip visant à lutter contre le tabou du plaisir féminin ne fait en réalité qu’en confirmer l’importance et la pertinence. Cela peut aussi paraître fou, le contrôle de Youtube sur les vidéos +18 (fournir une pièce d’identité) étant plus fort que celui sur des sites pornographiques comme PornHub ou autres (cocher une case…). Pourtant, domine sur ces dernières plateformes une vision du sexe largement androcentrée, souvent violente, tandis qu’une vision plus égalitaire ne se fait que péniblement sa place. Dans la vie quotidienne, l’hypersexualisation des femmes (bien plus que les hommes, qui pâtissent au contraire d’un manque d’érotisation, comme l’évoque Maïa Mazaurette dans « Erotiser les hommes », dans l’émission « Les couilles sur la table ») contraste fortement avec leur soudaine censure moralisatrice dès qu’il s’agit pour elles de s’exprimer et de se réapproprier leur propre corps.

On est sur la bonne voie (voix ?)

Suzane évoque ouvertement cette censure lors de sa tournée des festivals en 2022, notamment aux Déferlantes et aux Solidays. Par cette mesure prise par la plateforme, qui peut donc apparaître excessive et hypocrite, « Clit is good » acquiert alors encore plus de profondeur, et paraît encore plus engagée et actuelle qu’elle ne l’était avant.

Malgré cet évènement, la simple sortie de cette chanson est encourageante pour les combats féministes. Les mots restent et sont importants, mais l’image l’est tout aussi dans notre monde oculocentré, où l’expression est autant verbale que visuelle.

Pour d’autres œuvres musicales engagées contre le patriarcat, voir aussi « Masculinity », de Lucky Love : dénoncer la masculinité toxique.

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