Ce n’est plus une surprise. Donald Trump tend à s’imposer comme le représentant d’un « nouveau » droit international, s’affranchissant progressivement du cadre multilatéral existant. Entre menaces et propositions de paix — du Venezuela à l’Iran, en passant par le Groenland, Cuba ou la Colombie — il illustre le paradoxe de la diplomatie trumpienne, tout en traduisant une ambition de redéfinir les règles du jeu international, en rupture avec celles construites depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis son retour au pouvoir, Washington s’est ainsi retiré de 66 organisations internationales, jugées « contraires aux intérêts américains».
Du cessez-le-feu à la stabilisation de la bande de Gaza
Après le cessez-le-feu, cette seconde phase s’est inscrite dans le désarmement du Hamas, le retrait progressif des troupes israéliennes de la bande de Gaza et le déploiement d’une force internationale de stabilisation. Ce Conseil de la paix pour Gaza, annoncé en janvier 2026, représentait ainsi une étape centrale du plan de paix américain, adopté par le Conseil de sécurité de l’ONU à la mi-novembre 2025.
Il intervenait après trois mois tendus de cessez-le-feu, durant lesquels des échanges de tirs ont opposé Israël et le Hamas, chacun accusant l’autre de violer la trêve. Au cœur de ces tensions se trouvait la ligne de démarcation entre les zones contrôlées par Tsahal, l’armée israélienne, et celles administrées par le Hamas, établie par l’accord de cessez-le-feu : une garantie de sécurité pour l’un, un risque permanent pour l’autre.
Le dernier otage israélien a été rendu fin janvier 2026, mais la crise humanitaire a continué, nécessitant une réaction diplomatique rapide. C’est dans ce contexte que s’est déroulée la première réunion officielle à Washington, au sein de l’Institut Donald J. Trump pour la paix (ex-Institut des États-Unis pour la paix), comme l’a annoncé le président américain sur son réseau Truth Social. L’objectif était de « promouvoir la stabilité, de rétablir une gouvernance fiable et légitime et de garantir une paix durable dans les régions touchées ou menacées par des conflits », à travers cette « organisation internationale » (art. 1, chap. 1).

La réunion s’est tenue selon les conditions fixées par Donald Trump : un mandat d’une durée maximale de trois ans pour chaque État membre, qui ne s’applique pas à ceux ayant versé plus d’un milliard de dollars pour obtenir un siège permanent. Sur les 60 pays invités parmi les 193 États membres de l’ONU pour ce Board of Peace, 19 — dont Israël et plusieurs puissances régionales du Moyen-Orient ainsi que des pays émergents comme l’Indonésie — ont déjà signé la Charte fondatrice, révélant l’influence du président américain.
Une stabilisation sous conditions : financement, gouvernance et interrogations
Donald Trump a annoncé plus de 5 milliards de dollars d’aide pour la reconstruction du territoire palestinien. Désormais membres du Conseil de la paix, ces États se sont engagés à fournir des hommes pour soutenir la force internationale de stabilisation et la police locale, finalisant ainsi la phase 2 du plan. Dans cette même dynamique, « il est très important que le Hamas respecte son engagement en faveur d’une démilitarisation totale et immédiate », a rappelé Donald Trump sur Truth Social.
Pour cela, deux entités ont été créées en complément du Conseil de la paix : un comité palestinien technocratique, chargé d’administrer provisoirement la bande de Gaza, et un executive board destiné à jouer un rôle plus consultatif. Comme l’expliquait la Maison-Blanche, le premier vise à « superviser le rétablissement des services publics essentiels, la reconstruction des institutions civiles et la stabilisation de la vie quotidienne à Gaza ».
Quant au second, il doit « contribuer à soutenir une gouvernance efficace et la fourniture de services de pointe favorisant la paix, la stabilité et la prospérité pour la population de Gaza », selon Washington.
Les trois instances réunies complètent les engagements d’Israël et du Hamas : retrait et désengagement progressif des deux parties de la bande de Gaza, laissant planer un espoir de reconstruction du territoire palestinien et d’un avenir renouvelé pour la paix au Moyen-Orient.
Toutefois, l’incertitude entourant l’ambition réelle du Conseil de la paix, ainsi que les actions déjà engagées à Gaza par le président Trump — notamment le projet de « Riviera du Moyen-Orient », qu’il a de nouveau évoqué à Davos — soulèvent des interrogations quant aux apports réellement constructifs que lui et son Conseil pourraient avoir sur la crise actuelle touchant Gaza et le Proche-Orient.
Une institution au « potentiel illimité » face aux Nations unies
Bien que le mandat du Conseil de sécurité de l’ONU soit limité à Gaza, cette institution, au « potentiel illimité », constituée et présidée par le président américain lui-même, est perçue comme une concurrente directe des Nations unies, souhaitant étendre la résolution de la paix à d’autres conflits mondiaux.
En effet, sa Charte ne fait aucune mention explicite de Gaza et exprime la volonté des États-Unis d’inscrire cette nouvelle institution dans une logique exigeant des « solutions sensées », fondées sur un « jugement pragmatique » ainsi que sur le « courage de s’écarter des approches et des institutions qui ont trop souvent échoué », faisant ouvertement référence aux Nations unies.
Ces dernières sont d’ailleurs critiquées depuis plusieurs années, notamment par Donald Trump, pour leur inefficacité, en particulier en ce qui concerne le Conseil de sécurité — système jugé dépassé, éloigné des nouvelles réalités géopolitiques et marqué par le droit de veto. La fragilisation des institutions internationales créerait ainsi un contexte favorable à l’ambition du président américain d’imposer sa propre conception du droit international, en tirant parti de la crise de crédibilité de l’Organisation des Nations unies.
Concentration du pouvoir et logique transactionnelle : vers un nouvel ordre diplomatique ?
Donald Trump, en tant que « premier président » (article 3.2 de la Charte du Conseil de la paix), disposerait de pouvoirs très étendus. Il serait habilité à inviter ou révoquer des États membres, pourrait se désigner lui-même comme successeur et disposerait d’un droit de veto sur toute décision prise à la majorité, tout en contrôlant l’agenda de l’institution. Malgré la précision d’une séparation formelle entre cette fonction et celle de président des États-Unis d’Amérique, il est difficile de ne pas douter de la transparence et de l’indépendance réelle de cette organisation.
Donald Trump s’érigerait ainsi non seulement comme le président de la première puissance mondiale, mais également comme le leader d’un nouvel ordre international construit autour de ses propres règles et de son propre cadre, qui « n’a pas besoin du droit international ». Comme il l’avait déjà exprimé dans une interview au New York Times, la seule limite à sa politique étrangère serait « sa propre moralité ».
Ce Conseil de la paix s’inscrit alors dans une dynamique différente de celle de l’ONU ou du Conseil de sécurité : ce n’est plus la puissance militaire qui détermine le rôle à jouer, mais la puissance financière. Là où l’ordre international reposait historiquement sur la victoire militaire et le statut de grande puissance, ce Conseil introduit une logique dans laquelle une contribution financière massive — de l’ordre d’un milliard de dollars — permet d’obtenir un rôle permanent.
Donald Trump tenterait ainsi d’imposer son modèle transactionnel comme une nouvelle réalité diplomatique.
Quel rôle à jouer pour les Européens ?
La création de cette organisation internationale trumpiste est déjà observée avec méfiance par les alliés historiques de la Maison Blanche. C’est d’ailleurs au cœur du bras de fer entre la France et les Etats-Unis qu’elle intervient. Parmi les 60 pays invités par le Président se trouve la France qui ne voit pas d’un bon œil ce “Board of Peace qui [semble dépasser] le cadre de Gaza et donc du plan de paix qui avait été endossé par les Nations unies” et dont son Président paraît vouloir “s’investir de pouvoirs très étendus”, précisait le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot.
Très attachée aux valeurs de la Charte des Nations Unis à laquelle elle est adhérente, la France considère que “la clé de voûte d’un multilatéralisme efficace, où le droit international, l’égalité souveraine des États et le règlement pacifique des différends priment sur l’arbitraire, les rapports de force et la guerre” et ne peut “être remise en cause”, avait souligné le ministère des Affaires Étrangères dans un communiqué.
La France refuse ainsi l’invitation de Donald Trump, mettant en garde des conséquences géopolitiques qui pourraient en découler. Pour son refus, la France s’est d’ailleurs vue menacée de droits de douane de 200% sur ses vins et champagnes, créant un climat de tension entre Paris et Washington.

Côté Union Européenne, malgré ses réticences, elle a tout de même déclaré participer à la réunion de jeudi, représentée par la commissaire à la Méditerranée Dubravka Suica, qui sera chargée de faire entendre la position européenne sur la situation à Gaza mais en précisant que la Commission Européenne ne devient pas membre du Conseil de Paix, selon Guillaume Mercier, un porte-parole de l’UE.
L’invitation envoyée à Moscou confirme également les méfiances à l’égard de cette organisation gouvernée par le président, invitation à laquelle Vladimir Poutine a indiqué vouloir “clarifier toutes les nuances” avant de se prononcer.
La Suède et la Norvège sont d’ailleurs en accord avec la France et l’Union Européenne, estimant eux aussi que ce Conseil de la paix risque de mettre à mal le rôle central des Nations unies et la place du droit international constitué depuis 1945. L’Italie de Giorgia Meloni, aux côtés de la Grèce, la Tchéquie et Chypre, a, quant à elle, décidé de participer à cette réunion en tant qu’observatrice, après avoir expliqué il y a quelques jours ne pas pouvoir honorer l’invitation de Donald Trump pour des raisons constitutionnelles – interdiction de rejoindre des instances internationales dans lesquelles les conditions de réciprocité avec les autres Etats ne sont pas réunies.
Cette décision lui a valu pas mal de critiques, illustrant non seulement une profonde division entre les Etats-Unis et l’Europe mais également entre les alliés européens.
Le Conseil de la paix, à l’origine pour les Palestiniens, illustrerait la mise en péril de cet idéal d’un ordre mondial autour du multilatéralisme, tant espéré par les Européens.





