Rechercher
Fermer ce champ de recherche.
Rechercher
Fermer ce champ de recherche.

Le journal pour les jeunes, par les  jeunes

Derrière l’affaire Rachid M’Barki, révélations sur une industrie de l’influence par la désinformation 

Les révélations de l’affaire Rachid M’Barki par le consortium international de journalistes Forbidden Stories ont mené au licenciement du journaliste de BFM-TV, le 21 février. En creux, des soupçons “d’ingérence étrangère” qui serait liée à “Team Jorge”, une entité israélienne spécialisée dans la désinformation.

Partagez ce post

Le journaliste Rachid M'Barki est accusé d'avoir diffusé des contenus non validés par sa hiérarchie. LP/Guillaume Georges

Imaginez. Un journaliste diffuse sur ses heures d’antenne, sans l’accord de sa rédaction en chef, des sujets fournis par un lobbyiste. C’est ce dont est soupçonné Rachid M’Barki, licencié le 21 février par la direction de BMFTV. Il travaillait depuis 2005 pour la première chaîne d’information en continu de France. Ces diffusions ont eu lieu au cours de l’année 2022, alors qu’il animait le “Journal de la nuit”.  

Frédéric Métézeau, journaliste à la cellule investigation de Radio France, a donné l’alerte au mois de janvier. Le directeur de la chaine, Marc-Olivier Fogiel, a alors lancé un audit interne. Celui-ci a confirmé la diffusion de brèves non validées au préalable par la rédaction.

Rachid M’Barki est en réalité un petit élément d’une immense machinerie. Depuis dix jours, Le Monde et Radio France déroulent les fils d’une enquête d’ampleur. Elle est menée par le consortium international de journalistes d’investigation Forbidden Stories, dont ils font partie. 

Aux origines, une entité israélienne

Intitulée “Story Killers”, l’enquête porte entre autres sur une pseudo entreprise basée en Israël. Celle-ci propose à ses clients de produire de la désinformation à des fins d’influence. Dans leur offre de services figurent manipulation électorale, décrédibilisation de concurrents ou de journalistes, ou encore lobbying ciblé.

N’ayant pas trouvé de traces juridiques de l’entité, les journalistes du consortium ont choisi de l’appeler “Team Jorge”. Jorge, c’est le nom que se donne celui qui se présente comme son président. 

Nous n’avons donc eu d’autres choix que de nous présenter comme des consultants indépendants missionnés par un client africain qui souhaitait influencer un scrutin électoral

Frédéric Métézeau et Forbidden Stories, “”Story Killers” : derrière un journaliste de BFMTV, une société de désinformation israélienne”, article Radio France du 15/02/2022

Avec les journalistes israéliens Gur Megiddo (The Marker) et Omer Benjakob (Haaretz), Frédéric Métézeau s’est fait passer pour l’intermédiaire d’un client. Au cours d’une de leurs réunions, les responsables leur ont expliqué un de leurs leviers d’influence : s’appuyer sur des journalistes de grands médias étrangers. Cela leur permet de diffuser une information partiale pour le compte d’un client.

Des responsables de Team Jorge ont alors montré, à titre d’exemple, des brèves de Rachid M’Barki.

Des soupçons “d’ingérence étrangère”

L’une de ces séquences, diffusée en décembre 2022, critique un des trains de sanctions pris contre la Russie. Elle fait état d’une grave crise financière touchant les constructeurs de yachts de Monaco. La brève met en cause le gel des avoirs des oligarques russes par l’Union européenne depuis février 2022. 

Une information fausse, selon les journalistes Damien Leloup et Florian Reynaud, qui ont enquêté pour Le Monde avec Forbidden Stories. L’enquête a permis de la relier à une campagne de désinformation pour le compte d’une entreprise privée de yachting. L’entreprise en question est présidée par Evgueni Kochman, un citoyen russe placé sous sanction par le Trésor Américain en juin 2022.

Rachid M’Barki est alors soupçonné “d’ingérence étrangère” pour la diffusion de plusieurs brèves comme celle-ci. Certaines viennent se rapporter au sujet d’une tout autre bataille, celle du Qatar. Il affirme avoir diffusé des textes et images fournis par Jean-Pierre Duthion, ancien journaliste qui se présente aujourd’hui comme un “lobbyiste”.

Je n’ai jamais et ne rémunèrerai jamais un journaliste. Aucune preuve, aucun élément ne permet d’affirmer le contraire.

Jean-Pierre Duthion, cité par Radio France le 15/02/2022 (ibid)

Ce dernier pourrait avoir joué le rôle d’intermédiaire entre “Team Jorge” et Rachid M’Barki. Mais alors que le journaliste de BFM-TV dit avoir été rémunéré par le lobbyiste, Jean-Pierre Duthion assure le contraire aux journalistes de Radio France. 

Instrumentaliser les médias pour mieux influencer

C’est alors sur les réseaux sociaux que les brèves de BFMTV sont relayées. Ces derniers constituent ainsi un des principaux leviers actionnés par “Team Jorge” pour diffuser ces fausses informations. L’entité s’appuie pour cela sur plateforme numérique qui fabrique de toute pièce des faux profils présents sur quasi toutes les plateformes numériques. Baptisée AIMS pour “Advanced Impact Media Solutions”, elle aurait comptabilisé début janvier plus de 39 000 avatars numériques opérant dans le monde entier.

La diffusion bien réelle de séquences sur la plus grande chaine d’information en continu de France sert alors à rendre crédibles les faits relatés. Et contrairement aux “bots” que les opérateurs comme Meta ou Twitter parviennent habituellement à repérer, ces personae sont toutes répertoriées sur des adresses IP différentes, ce qui les rend quasi indétectables.

Comme le montre Phineas Ruckert, auteur du premier volet de l’enquête parue sur le site de Forbidden Stories, cette révélation amène à une problématique bien plus large.  “Story Killers” prend le relais d’un travail engagé en 2017 par une journaliste indienne, Gauri Lankesh.  

Trailer mis en ligne par Forbidden Stories avant la publication l’enquête, accessible gratuitement sur son site.

Victime d’une campagne de haine en ligne venue cette fois d’un site internet nationaliste proche du Parti du peuple indien, elle a été assassinée juste avant la publication de son article.  Au-delà de simples batailles d’influences, c’est donc bien de la sécurité des journalistes dont il est question.

Auteur / autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Total
0
Share