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Le journal pour les jeunes, par les  jeunes

La nuit du 12 : ce film qui a raflé tous les César

Reconnu entre autres « meilleur film » de l’année lors de cette 48e cérémonie des César qui s’est tenue ce vendredi 24 février, La nuit du 12 de Dominik Moll domine la soirée en devenant lauréat de cinq autres catégories. Retour sur ce film exceptionnel qui traite brillamment des questions de féminicide et des violences faites aux femmes dans la société, au fil d’une intrigue policière palpitante et réflexive.

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affiche du film "La nuit du 12" de Dominik Moll (source : https://www.bvoltaire.fr/cinema-cesar-pourquoi-autant-de-recompenses-pour-la-nuit-du-12/)

Cet article risque de contenir quelques spoilers ; si vous préférez vous faire votre propre idée par vous-même, vous pouvez le visionner sur My Canal et Canal + !

Récompensé aux Césars

Nommé dans dix catégories, La nuit du 12 n’était pourtant initialement pas le premier favori lors des César, et faisait face aux onze nominations de l’Innocent de Louis Garrel. Et pourtant, alors que ce dernier remporte deux César (meilleur scénario original et meilleure actrice dans un second rôle pour Noémie Merlant), La nuit du 12 en obtient six en tout : César du meilleur film, de la meilleure réalisation, du meilleur acteur dans un second rôle pour Bouli Lanners (qui joue le policier Marceau), du meilleur espoir masculin pour Bastien Bouillon (qui joue le policier Yohan), du meilleur son et de la meilleure adaptation. Cette cascade de prix est amplement méritée, et récompense un film profondément actuel, éclairé et éclairant, qui parle ouvertement et avec justesse de féminicide.

Synopsis : un féminicide irrésolvable

Sorti en 2022, ce film est inspiré de faits réels et du livre 18.3 – Une année à la PJ de Pauline Guéna (2021). Il se déroule dans un cadre montagnard qui change des décors urbains habituels des films policiers. Cela confère encore davantage de mystère, et amplifie en quelque sorte le malaise qui plane autour de l’évènement – sans compter les très beaux plans ainsi permis également.

La nuit du 12 octobre 2016, la jeune fille Clara Royer est cruellement assassinée dans la rue alors qu’elle rentre chez elle, brûlée vive par un homme cagoulé. S’ensuit un véritable défilé de suspects dans les bureaux de la police judiciaire de Grenoble en charge de l’enquête : tous sont des hommes ayant entretenu une liaison avec Clara. Et surtout, ils manifestent tous, sans exception, une forte violence intérieure. Qu’ils tiennent des propos irrespectueux, rient pendant l’interrogatoire, écrivent des textes de rap de menace de mort, aient un comportement déplacé ou inquiétant, ou soient connus comme coupables de violences conjugales à répétition… Tous ces hommes que l’enquête interroge révèlent le caractère fortement problématique des relations femme-homme, et en particulier, le caractère problématique de la conduite masculine. Comme le dit Yohan, l’un des policiers en charge de l’affaire avec Marceau : « tous les types qu’on a entendus auraient pu le faire ».

Du cas particulier de Clara… à l’exemple universel des femmes

Tout l’enjeu du film pourrait s’exprimer dans les quelques mots que prononce Clara avant d’être assassinée, face à son agresseur masqué dont seuls les yeux luisent dans la nuit : « t’es qui ». Alors que les enquêteurs poursuivent l’espoir de trouver l’identité du coupable, que le ou la spectateur∙ice même se tient haletant∙e dans l’attente d’une découverte, finalement, la résolution de ce cas particulier de féminicide compte peut-être moins que la prise de conscience de son caractère universel, général – exemplaire.

En effet, l’identité de ce meurtrier précisément importe peut-être moins que la mise en exergue de la systématicité du patriarcat lui-même. Ce qui compte, c’est de montrer que cette affaire dépasse Clara, ses proches, ces policiers, cette ville : c’est une affaire qui concerne toutes les femmes, et tous les hommes. Comme le dit Marceau en utilisant le pluriel : « c’est quoi cette obsession à vouloir cramer les filles ? ». Par le mystère qui subsiste autour de l’assassin, notamment, le film nous invite à reconnaître le caractère systémique de telles agressions : il n’y a qu’à constater la réalité du nombre de femmes brûlées vives par leur conjoint ou ex-conjoint (Chahinez en 2021, Ghylaine en 2017… ou encore Maud Maréchal en 2013, qui a inspiré le film). Et ici aussi, Clara est visiblement connue de son meurtrier, qui l’interpelle au début…

La réponse à cette question lancinante et structurante, « t’es qui », serait alors peut-être à chercher dans les mots de Yohan : « ce sont tous les hommes qui ont tué Clara ». Cette phrase lourde de sens qu’il prononce lors de son immense discours face à la juge d’instruction (jouée par Anouk Grinberg) révèle sa prise de conscience de la violence exercée par les hommes, et de la menace qui pèse sur les femmes. Loin du « #NotAllMen » qui surgit régulièrement quand on parle de violence, ce policier bouleversé par cette affaire sordide qui le « dévore » de l’intérieur en prend le contre-pied total et dénonce le patriarcat. Cette généralisation est bien sûr à prendre en un sens symbolique et figuré – même si le cortège des hommes mis en examen peut aussi faire douter quant à une possible lecture littérale…

Le film met au jour la spécificité des violences faites aux femmes en adoptant pour cela le point de vue de policiers lucides qui y sont confrontés au quotidien. Yohan et Marceau évoquent à plusieurs reprises le fait que ce meurtre épouvantable n’a malheureusement rien d’un cas isolé. Loin d’être un fait divers, c’est un acte révélateur, un fait sociétal et systémique, et l’enquête révèle à mesure qu’elle avance la récurrence de telles violences commises contre les femmes en seule raison de leur sexe. Comme le dit Nannie, la meilleure amie de Clara, celle-ci « s’est fait tuer parce que c’était une fille ».

Le pouvoir des mots

Ce long-métrage se démarque aussi par des dialogues ou discours percutants et incisifs : pour citer à nouveau Marceau, « c’est important les mots ». Qu’ils soient proférés ici calmement ou avec emportement, ils obligent les spectateurs à s’interroger sur notre société actuelle. Ils jouent donc un rôle majeur dans le succès de ce film, et à ce titre, l’un des moments les plus marquant est sans doute celui de l’échange entre Yohan et la juge d’instruction vers la fin. Finalement, il y a bien « quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes ».

A côté de ça, son collège Marceau a également des prises de parole très percutantes, souvent plus véhémentes. Il fait face à un suspect ayant écrit un texte de rap d’une violence folle, que celui-ci qualifie par l’euphémisme (= expression qui atténue la chose) d’« un peu véner » – et qui malheureusement ne diffère pas de nombre de morceaux similaires que l’on peut entendre aujourd’hui. Le suspect y menace en effet de « cramer » Clara, en expliquant par le détail comment il s’y prendrait.

Face à sa défense médiocre consistant globalement à dire que « c’était que des mots », Marceau s’emporte. Choqué, il montre que ce genre de textes fait au contraire partie intégrante de ces problèmes de violence misogyne et sexiste : ils participent à la banaliser, à la diffuser, à la perpétuer en l’encourageant. Et cette posture scandalisée est peut-être celle que nous devrions adopter à notre tour, lorsque l’on est témoin de tels discours…

Ces extraits que l’on donne ici ne constituent cependant qu’un échantillon de tout ce qui se dit dans le film. En effet, de tels dialogues et discours rythment le long-métrage sans que l’on s’en aperçoive, et sans jamais tomber dans une sorte de militantisme détaché de l’intrigue. Tout s’enchaîne à la perfection, et notre prise de conscience des enjeux principaux suit celle des policiers eux-mêmes.

Une vraie réflexion politique, féministe, et profondément actuelle

Il s’agit donc d’un film revendiquant également la spécificité des assassinats commis contre les femmes ; c’est-à-dire des « féminicides ». Intégré dans Le Robert en 2019, ce mot renvoie selon ce dictionnaire « au meurtre d’une femme, d’une fille, en raison de son sexe » ou au « meurtre d’une femme par son conjoint ou ex-conjoint ». Il s’agit donc d’une définition plutôt glaçante, qui dévoile la réalité de ce qu’on appelle parfois encore aujourd’hui abusément « crime passionnel » et qui n’a rien à voir avec l’amour mais tout avec la haine. Le féminicide apparaît également comme un moyen de contrôle des femmes, de punition et d’exemple.

Traiter de féminicide, c’est donc reconnaître la spécificité de la violence faites aux femmes, et de son instrumentalisation dans le système patriarcal. Et pourtant, c’est une notion qui n’est toujours pas reconnue dans le droit pénal français, alors même qu’elle est reconnue dans d’autres pays comme en Amérique latine (18 à ce jour : Mexique, Costa Rica…). A titre d’information, le sexisme lui-même n’est reconnu que depuis 2017 comme circonstance aggravante d’un délit ou crime.

Une nouvelle image de la police

Enfin, l’un des autres aspects notables peut-être de La nuit du 12 est le portrait que ce film brosse de la police. Celle-ci apparaît en effet sous une image plus engageante, à travers des policiers conscients de problématiques sociales féministes, et concernés par le problème que représente le patriarcat. Marceau et Yohan sont attachants, leur implication dans l’affaire fait écho à l’implication émotionnelle similaire du ou de la spectateur∙ice, qui comprend dès lors certaines de leurs réactions voire débordements.

Cela peut différer néanmoins d’une certaine réalité de la police, donc certains membres restent encore étrangers à ces notions pourtant fondamentales pour leur métier. En témoignent les innombrables plaintes pour VSS (Violences Sexistes et Sexuelles) refusées, moquées, qui ne donnent pas suite ou ne sont pas accompagnées par de réelles mesures d’éloignement ou de protection. Cela découle aussi de l’absence de prise au sérieux des femmes en général et de la spécificité des violences auxquelles elles font face.

Le mot de la fin

Ainsi, c’est un film poignant qui ne laisse pas indifférent. Malgré sa nature dramatique, il donne une lueur d’espoir et nous fait croire en l’évolution des mentalités grâce aux personnages des policiers. Il ne vous reste plus qu’à le visionner pour vous faire votre propre avis !

Pour d’autres articles portant sur des films récents, voir : « En attendant Bojangles : c’est l’amour fou » ou « « Close » : le Grand Prix du Festival de Cannes ».

Auteur / autrice

  • Lucie Sol

    Etudiante en Lettres Modernes à l'ENS de Lyon et passionnée par l'art, la culture et leur partage, je suis aussi très investie dans les problématiques féministes et LGBTQIA+ et j'aime concilier ces différents centres d'intérêts dans mes articles. J'apprécie aussi les interviews en format long. Je vous souhaite une bonne lecture ! Mon LinkedIn: https://www.linkedin.com/in/lucie-sol-197922219/?originalSubdomain=fr

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