Marlène Coulomb Gully : « Il faut foncer car nous avons besoin d’avoir des représentantes en politique. »

Marlène Coulomb Gully est chercheuse en communication et professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Toulouse II Jean-Jaurès. Spécialiste de la question du genre, de la politique et des médias, elle revient pour CSactu sur son dernier ouvrage, “Sexisme sur la voie publique : femmes, éloquence et politique”, une réflexion sur la place de la parole des femmes en politique.
Portrait de Marlène Coulomb Gully
Vous êtes chercheuse en communication politique et professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Toulouse II Jean-Jaurès. Pourquoi avez-vous décidé de dédier vos recherches aux femmes, à la politique et aux médias ?

Marlène Coulomb Gully : Étant issue d’une formation littéraire, agrégée de lettres dans les années 80 au moment de l’arrivée de la gauche au pouvoir, j’ai éprouvé le besoin d’être en contact direct avec le réel et l’actualité. Avec la littérature, je n’avais pas le sentiment d’avoir ce rapport au réel qui m’était nécessaire. J’ai alors entrepris un cursus en sociologie et j’ai réalisé une thèse sur la représentation du politique à la télévision (NDLR: La représentation politique au journal télévisé : étude des positionnements télévisuels durant la campagne de 1988, thèse soutenue en 1992). Je souhaitais avant tout poser un regard critique sur l’actualité tout en élaborant une réflexion sur les médias, sans pour autant délaisser la littérature.
Les années 80 furent des années durant lesquelles de nombreuses transformations se sont effectuées sur un plan politique et social avec l’arrivée du Parti socialiste au pouvoir. À la fin des années 90, il y a eu une recrudescence de questions dans l’espace public autour de la parité en politique, associées à la réflexion sur les médias. Pour ces raisons, j’ai décidé de m’intéresser de près à la question du genre.

Pourquoi avez vous décidé d’élaborer un ouvrage autour de la question de la voix en politique, ouvrage paru récemment en mars 2022 ?

MCG : La question sur la voix est posée depuis depuis plusieurs années, notamment au sein des membres du Haut Conseil à l’Egalité femmes hommes auquel j’ai appartenu pendant deux mandats, une structure regroupant de nombreux chercheurs et responsables d’association.
La question de la voix des femmes et les remarques les accompagnant furent souvent nombreuses et reprises par les médias, qui se montraient critiques par rapport à la voix des femmes ou qui relayaient les critiques de politiques à l’égard des voix des femmes en politique. La critique de la voix est très spécifique en ce qu’il existe un rapport intime entre la voix et l’individu : critiquer une femme sur sa voix revient à critiquer une femme pour le simple fait d’être une femme. Dans la série Baron noir, la voix de l’actrice Anna Mouglalis (NDLR: Anna Mouglalis interprétait le rôle de la présidente de la République Amélie Dorendeu) est très grave. Les producteurs ont choisi une femme pour incarner la fonction présidentielle, un choix courageux, soulevant toutefois une tension : on choisit l’incarnation d’une femme politique avec des attributs masculins, à l’image de sa voix si grave.

Une étude du CSA, que vous citez dans votre ouvrage, montre que les femmes totalisent 41% du temps de présence dans les médias pour seulement 35% de temps de parole. Comment expliquer cet écart entre présence et parole ?

MCG : On aime bien voir les femmes mais on aime moins les entendre ! De manière plus sérieuse, on remarque un important écart dans le temps de présence des hommes et des femmes, sachant que le travail autour de la question de l’invisibilité de celles-ci se développe de plus en plus. Rendre la femme inaudible est un processus remontant à l’Antiquité, les femmes ayant été sommées d’être silencieuses en public. L’historienne Mary Beard a travaillé sur ses sujets en étudiant des textes d’auteurs antiques, comme Aristophane, montrant des femmes silenciées en ce que les hommes les privaient de parole.

Cette tendance relève d’une tradition patriarcale que l’on retrouve également dans la religion, à l’image de l’apôtre Paul qui, dans la première lettre aux Corinthiens, 14:34 demande « que les femmes se taisent dans l’assemblée ».

Plus tard, les codes de la bienséance bourgeoise intiment l’ordre aux femmes de ne pas se faire remarquer en public. Il était dit que les femmes qui répondent ne trouveraient pas de mari, au même titre qu’un rire trop prononcé venant de leur part. Ainsi, une longue tradition a entretenu le renvoi des femmes au silence, tradition tendant à s’amoindrir depuis ces dernières décennies, bien que de nombreux messieurs aient encore du mal à leur concéder la parole !

Lors du gouvernement de Lionel Jospin sous la présidence de Jacques Chirac de 1997 à 2002, une étude a montré que les femmes portaient bien plus d’attention à la préparation de leurs discours et de leurs interventions, une « hyperpréparation rassurante » par rapport aux hommes. Aujourd’hui, analysez-vous un progrès dans ce domaine, une sorte de « relâchement » des femmes et de spontanéité dans la préparation de leur exercice ?

MCG : En effet, il s’agit d’une enquête réalisée par Caroline Ollivier-Yaniv , professeure en sciences de l’information et de la communication à l’UPEC. Pour répondre à votre question, il faudrait réaliser des études très précises à partir d’enquêtes ethnologiques et ethnographiques pour voir comment s’effectue cette prise de parole. Toutefois, je serais encline à dire que l’on retrouve une plus grande facilité dans la prise de parole des femmes dans l’espace public, même si le risque engendré par une prise de parole est plus présent chez les femmes que chez les hommes. En effet, bien que la possibilité de moqueries et d’insultes reste de l’ordre de l’universel, les femmes se retrouvent toujours renvoyées à leur statut de femme au moment d’attaques lors de leur prise de parole. On les sexualise par des injures portant sur leur sexe, comme le cas de figure dont a été victime Cécile Duflot, sifflée en plein hémicycle pour sa robe à l’Assemblée nationale en 2012. Pour le cas des femmes harcelées sur les réseaux sociaux, on constate une évolution en raison de leur plus grande prise de parole sur les injures et attaques dont elles furent victimes.

Nathalie Loiseau en 2019 au moment des élections européennes « qui n’est pas un tribun-né » à qui l’on a demandé de travailler sa voix, ou encore Valérie Pécresse, moquée pour ses performances rhétoriques, pensez-vous qu’aujourd’hui, l’incarnation du pouvoir passe par des schémas reprenant des codes masculins ? Si oui, serait-il possible de les revoir ?

MCG : Ces dernières campagnes et l’épisode auquel fut confrontée Valérie Pécresse vient appuyer les analyses sur la question de la voix des femmes dans l’espace public de manière inespérée.
Les modèles d’éloquence actuels sont des modèles d’éloquence classiques forgés par et pour des hommes : des modèles reposant sur une voix forte, une gestuelle expressive et des figures de style flamboyantes. Ce sont ces modèles qui furent réutilisés par Valérie Pécresse au moment de ses prises de parole, des modèles ne correspondant pas à sa manière d’incarner l’éloquence. En l’entendant, on avait le sentiment qu’elle mettait les vêtements d’un autre et le résultat ne fut que désastreux. Pour cette raison, il faut apprendre à élargir la vision des choses en admettant qu’il existe des modèles d’excellence distincts et ne s’appuyant pas sur la rhétorique héritée de la révolution.

Alors que le monde politique incite les femmes à rejoindre des fonctions politiques on remarque les agissements sexistes de la part de certains députés à l’Assemblée (robe de Cécile Duflot pendant l’été 2012 ou encore Clémentine Autain et Elsa Faucillon traitées de “petites connes” par le député UDI Meyer Habib. Comment expliquer ce paradoxe entre la volonté d’inclure des femmes et ces agissements ?

MCG : Les individu ne sont pas intégralement cohérents ! Il parait impensable de continuer à exclure les femmes du monde politique, surtout que la France n’est pas en avance sur cette question-là, le droit de vote des femmes ne datant que de 1944 alors que de nombreux autres pays l’avaient déjà accordé aux femmes. L’arsenal législatif mis en place dans les années 2000 et les lois paritaires ont œuvré à l’intégration des femmes en politique. Toutefois, en leur for intérieur, pour certains hommes, la chose reste identique et ils ne peuvent pas s’empêcher de faire quelques remarques illustrant le sexisme profond habitant certains individus.

Au travers des exemples de Christiane Taubira ou encore de Sibeth Ndiaye, que dire de la violence émanant des attaques visant les femmes noires en politique ?

MCG : La société connait un sexisme systémique, au même titre qu’un racisme systémique. Les personnalités noires doivent faire face à un double défi quand elles prennent des responsabilités politiques en ce qu’elles sont à la fois femme et personne racisée. Bien que la prise de conscience du sexisme et du racisme systémique commence à faire jour, ces processus sont très lents. Aujourd’hui, il reste plus facile pour une femme blanche de développer sa prise de parole dans le milieu politique que pour une femme racisée, d’où la nécessité de travailler à la reconstruction des stéréotypes racistes.

Nommer des femmes porte-paroles, serait-ce les reléguer au second rang d’acteurs politiques, une fonction qui, selon Huguette Bouchardeau que vous citez dans votre ouvrage, se résume à la phrase suivante : « porte-parole c’est nous on pense, toi tu causes » ?

MCG : À l’époque d’Huguette Bouchardeau, membre du PSU (NDLR: Parti socialiste unifié) sous l’égide de Michel Rocard, celle-ci avait vécu sa nomination de porte parole comme quelque chose de concédé en tant que femme, l’intégralité du corpus théorique ayant été travaillé par un homme auparavant : il ne restait plus qu’à le faire connaitre !

Aujourd’hui, pour les porte-paroles, la situation est plus complexe. Ils disposent d’une position garantissant une grande visibilité et nombreuses sont les personnalités se battant pour pouvoir bénéficier de cette responsabilité. En effet, il s’agit d’un travail demandant une grande intelligence afin de présenter la synthèse de l’action du gouvernement et à la presse et au plus grand nombre. En cela, cette responsabilité relève d’une position de pouvoir et de prestige, elle est loin d’être une charge anodine. Toutefois, à la différence d’autres fonctions, celle de porte-parole du gouvernement demande un effacement devant le message du gouvernement, d’où l’image de la pythie que j’emploie dans mon ouvrage. Pour cette raison, il n’est pas étonnant d’y retrouver davantage de femmes dans la mesure où cette fonction requiert moins d’être messager que de porter le message des autres.

Que diriez-vous aux jeunes filles et jeunes femmes souhaitant se lancer en politique ?

MCG : Je leur dirais qu’il faut impérativement y aller, il faut foncer car nous avons besoin d’avoir des représentantes en politique. Avec les lois sur la parité renforçant leur présence, il faut que les femmes se saisissent de ce qui leur est possible et qu’elles soient solidaires au sein des partis et même au delà des partis. À l’étranger comme en Allemagne, les femmes sont plus solidaires entre elles d’un parti à l’autre qu’en France, où la structure du parti fait obstacle à la solidarité entre les femmes. Selon moi, l’essentiel est que les femmes aient confiance en elles pour embrasser une carrière dans la vie politique, dans un contexte où l’on a plus que jamais besoin d’elles, et que celles-ci soient solidaires les unes envers les autres, au sein d’un parti comme à l’extérieur.

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